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se contentait de miner sourdement le cabinet par une sape d’influence et d’intrigues ; contre les ministres de la reine, elle suscitait — le favori de la reine !

Intrépide et généreux, nature prime-sautière, étourdie et chevaleresque, Essex se pliait de bonne grâce au noble rôle que lui offraient les circonstances. Cette condescendance n’était pas sans magnanimité. Le comte-maréchal n’avait nul intérêt à jouer ce jeu ; loin de là, il y risquait sa splendide position, la faveur royale, ses pensions, sa riche dotation, sa fortune, ses dignités, sa vie. Une boutade de sa maîtresse pouvait brusquement le précipiter du faîte à l’abîme. Essex se rendit-il un compte exact du péril ? Je ne sais. Toujours est-il qu’il tenta l’aventure : il se dévoua à la réalisation de cette chimère : réformer le despotisme par le despotisme même. Enfant gâté de la tyrannie, il crut l’apprivoiser avec des caresses. Mignon de la fille de Henry VIII, il prétendit exploiter ce caprice dans l’intérêt général, en apitoyant sur les misères publiques l’âme royale qu’il avait attendrie. Il pensa, parce qu’il possédait le cœur, qu’il dominerait la tête. Cette infatuation devait être sa perte. Il se croyait aimé de la reine ; un avenir prochain lui prouva qu’il n’était aimé que d’Élisabeth.

Voilà donc le favori devenu tout doucement chef d’opposition. Dans le parlement de 1593, il couvre de son puissant patronage les membres des communes qui s’élèvent contre les abus. Un député puritain, James Morice, ayant osé dénoncer les iniquités commises par les cours ecclésiastiques et proposer un bill pour l’adoucissement des pénalités encourues par les indépendants, est arrêté par ordre de la reine et envoyé à la forteresse de Tutbury : Essex réclame contre l’emprisonnement arbitraire et demande publiquement l’élargissement du député. Dans la même session, un jeune avocat obscur se fait remarquer