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paraît de la dépouille de Tyburn. De tous les points de l’horizon, des essaims d’oiseaux noirs s’abattaient incessamment sur ces proies échevelées, qu’ils dépeçaient peu à peu, charognes sanglantes qui avaient été des figures humaines, grimaces funèbres qui avaient été de vivants sourires ! Et ne croyez pas que la reine-vierge éprouvât horreur ou dégoût devant cette galerie de spectres. Par Jupiter ! Élisabeth était trop royalement fille de Henry VIII pour avoir peur de tant de fantômes. Loin de les éviter, elle prenait je ne sais quel hideux plaisir à les regarder, à les dévisager, à les reconnaître et à les nommer ! Elle était fière de ce musée lugubre, qu’elle augmentait sans cesse ; et, si par hasard quelque grand personnage survenait, Sa Majesté daignait lui en faire elle-même les honneurs. Péréfixe, dans son Histoire de Henry le Grand, raconte (vol. II, pages 84-83) qu’un jour, prenant par la main Biron, l’ambassadeur du Béarnais, la reine Élisabeth lui montra toutes les têtes clouées aux remparts de la Tour et lui dit superbement : « Ainsi sont punis les traîtres en Angleterre ! »

Les traîtres, c’étaient tous les dissidents, tous les indépendants, catholiques, calvinistes, philosophes, hétérodoxes, qui prétendaient garder leur foi inviolable et refusaient leur conscience à la suprématie royale ! Pourtant, si âpres que fussent ces temps, si endurcie que fût cette génération à la vue des supplices, toute sensibilité n’était pas éteinte. À la cour, sur les marches du trône, on pourrait presque dire dans l’alcôve royale, une opposition s’élevait lentement contre ce despotisme sans pitié. Cette opposition latente était primitivement bien éloignée d’une protestation, plus encore d’une rébellion ; elle se restreignait à de vagues aspirations vers un avenir meilleur, aux vœux les plus respectueux en faveur d’un adoucissement du bon plaisir. Agenouillée devant la couronne, elle