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déterminer le choix du poëte entre les deux partis rivaux, en entraînant ses convictions du côté de ses prédilections.

Quels étaient les adversaires d’Essex ? C’étaient ces ministres implacables qui avaient recommencé pour le compte de la papauté anglicane la persécution religieuse inaugurée naguère au nom de la papauté romaine, et qui étaient parvenus à faire Élisabeth aussi sanglante que sa sœur Marie. C’étaient ces inquisiteurs d’État qui, depuis vingt ans, multipliaient les supplices et décimaient par une incessante Saint-Barthélemy les populations catholiques du Nord, qui avaient décapité Norfolk, décapité Northumberland, décapité Marie Stuart ; qui, en 1586, avaient accroché au gibet le jésuite Babington et ses treize complices, et qui, en 1592, pendaient le calviniste Penry, auteur supposé des brochures puritaines publiées sous le pseudonyme de Martin Marprelate. C’étaient ces légistes-bourreaux qui, en 1593, faisaient voter par le Parlement le statut odieux en vertu duquel la conversion à l’anglicanisme était enjointe à tous les récusants sous peine de mort. Vous comprenez quelle horreur devait inspirer à une âme généreuse cet atroce despotisme. Aussi quiconque se penche sur l’œuvre profonde de Shakespeare, y entend-il gronder la protestation sourde du génie indigné. — Tantôt, comme dans Hamlet, c’est un sarcasme vengeur qui atteint le premier ministre de la reine, son plus ancien conseiller, celui qu’Élisabeth appelle son Esprit, et qui à lord Burleigh inflige publiquement la livrée grotesque de Polonius. Tantôt, comme dans le Roi Jean, c’est une allusion intrépide qui, donnant au château de Northampton la silhouette sinistre de la forteresse de Fotheringay, flétrit l’empressement meurtrier du secrétaire Davison, et fait retentir dans les lamentations d’Arthur l’écho distinct des sanglots de Marie Stuart. Certes Shakespeare repousse,