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INTRODUCTION.

à contredire, à médire ou à maudire. Elle traite ses gens comme des chiens et ses parents comme ses gens. Elle fait de son père un Géronte et de sa sœur une Cendrillon.

Pauvre et douce Bianca pourquoi donc pleure-t-elle ? Ah ! c’est que sa sœur aînée vient de la battre et de lui arracher les cheveux, en lui enlevant une coiffe de dentelles qui lui allait trop bien. Catharina n’est pas une fille ; c’est une virago, une énergumène, une barbare. Le bonhomme Baptista, qui est un peu ganache, a fait tout au monde pour l’humaniser : il l’a câlinée, cajolée, dorlotée, gâtée. Concessions inutiles ! La furie en est devenue plus furieuse. Il reste au père un dernier espoir : la musique. Baptista a entendu dire que la lyre d’Orphée civilisait les bêtes féroces et que la guitare d’Amphion attendrissait les pierres ; il donne donc à sa fille un professeur de musique, espérant que Catharina se laissera attendrir par le luth de maître Licio. Fallacieuse illusion ! À peine la leçon a-t-elle commencé que l’élève a pris l’instrument et en a joué… sur la tête du professeur. Plus de remède ! Catharina est incurable. Oui donc essaiera maintenant d’apprivoiser cette sauvage ? Quel est le dompteur intrépide qui osera approcher amoureusement de cette fauve femelle ? Quel est le Daniel devant qui va ramper cette lionne ?

Vous apercevez bien là-bas cet étrange cavalier qui trottine sur la route de Vérone à Padoue ? Observez-le, et je vous défie de ne pas crever de rire en regardant cette silhouette qui semble échappée du crayon de Callot. Cet hidalgo ébouriffant porte « un chapeau neuf et un vieux justaucorps, de vieilles culottes retournées trois fois, des bottes ayant servi longtemps d’étuis à chandelles, une vieille épée sans poignée et sans fourreau. » Enfin il est assis « sur une selle vermoulue dont les