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promis : ne voulant manquer à sa promesse, il le fit appeler et lui dit :

— Comme vous êtes désormais grand et puissant, je veux que vous vous en retourniez en votre maison gouverner votre état, et que vous emmeniez une damoiselle que je vous ai donnée pour femme.

Alors le comte dit : — Et qui est, Sire, la Damoiselle ?

A qui le roi répondit : — C’est celle qui avec ses médecines m’a guéri.

Le Comte, qui bien la connaissait et déjà l’avait vue, combien qu’elle lui semblât belle, sachant qu’elle n’était de lignage convenable à sa noblesse, tout dégaigneux, dit :

— Vous me voulez donc, Sire, bailler une médecine pour femme ? jà à Dieu ne plaise que j’épouse une telle femme !

A qui le Roi répondit : — Vous voulez donc que je faille de ma foi que j’ai donnée à la Damoiselle pour recouvrer ma santé : qui pour récompense vous demande pour mari.

— Sire, dit Bertrand, vous me pouvez ôter tout mon bien et me donner moi-même à qui vous plaît, comme votre homme que je suis, mais je vous fais certain que je ne serai jamais content d’un tel mariage.

— Si ferez, dit le Roi, parce que la Damoiselle est belle et sage, et si vous aime beaucoup : parquoi j’espère que vous mènerez plus joyeuse vie avec elle que vous ne feriez avec une autre de plus grande maison.

Le Comte se tut et le Roi fit faire grand appareil pour la fête de noces. Quand le jour qu’on avait déterminé fut venu, le Comte en la présence du Roi, quoique mal volontiers, épousa la Damoiselle qui l’aimait plus que soi-même.

Ceci fait, comme celui qui avait pensé en soi-même ce qu’il avait à faire, feignant qu’il s’en voulait retourner en son pays, et là, consommer le mariage, il demanda congé au Roi, et, quand il fut monté à cheval, s’en vint