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INTRODUCTION.

aucune hyperbole pour exprimer sa fidélité au fossile royal. Sonnets, madrigaux, odes, élégies, il chantait sur tous les rhythmes son éternelle constance. — Cependant, un beau jour, que vient-on dire à Sa Majesté ? Que ce galant modèle, ce Céladon accompli, cet Amadis idéal aurait… séduit une des suivantes de la reine, la jolie mistress Élisabeth Trockmorton, et que, pour rendre l’honneur à cette fille d’honneur, il aurait été obligé de l’épouser ! Non, ce n’est pas possible ! c’est une calomnie ! On veut perdre ce cher Raleigh ! Tout en se refusant à croire à une monstruosité pareille, Sa Majesté établit une enquête. La suivante est interrogée, examinée et forcée enfin d’avouer tout : l’histoire était vraie d’un bout à l’autre. La reine, cette fois, agit en digne fille de Henri VIII : elle chasse lady Raleigh, enlève à Raleigh son épée de capitaine des gardes et le fait jeter à la Tour. On conçoit la douleur du pauvre courtisan tombé tout à coup des marches du trône sur le grabat d’un cachot. Le voilà enfermé entre quatre murailles, et Dieu sait quand il sortira de là ! Le prisonnier étouffe sous ces épaisses parois et continuellement se met à la fenêtre pour aspirer l’air libre. De sa lucarne, percée au haut du donjon, il plonge sur la Tamise et regarde filer les navires, prisons ailées dont le plus humble captif lui fait envie. Oh ! que ne donnerait-il pas pour être le matelot aux mains noires qui chante là-bas dans les huniers ! — Tout à coup, une rayonnante vision passe sous les yeux de Raleigh : c’est la gondole royale qui, au bruit d’une sérénade, sous l’escorde de ses Néréides et de ses Tritons dorés, emporte la reine Élisabeth de Greenwich à Westminster. Walter peut nettement distinguer Son Altesse, qui, nonchalamment étendue au fond de la barque, passe devant lui avec l’air de la plus complète indifférence. À cette vue, le prisonnier est pris d’une frénésie extraordi-