Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1869, tome 6.djvu/462

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
464
464
LA SAUVAGE APPRIVOISÉE, ETC.

On comprend à quel point cette légende, d’origine orientale, devait frapper l’imagination d’un jeune poëte. Bientôt le voilà qui prend la plume, — inspiré à son insu par la muse arabe. — Il s’essaye à dramatiser ce récit et à en animer les personnages. L’essai est encore un peu gauche : on y sent l’inexpérience et la gêne de l’écrivain novice. Mais c’est égal. Malgré des imperfections nombreuses que Shakespeare corrigera plus tard, le prologue de la Sauvage apprivoisée primitive appartient déjà à la vraie comédie. Jugez-en vous-même :


UNE SAUVAGE APPRIVOISÉE


PROLOGUE.


Entre un Cabaretier, jetant à la porte Sly, complètement ivre.

LE CABARETIER.

— Fils de putain, misérable ivrogne, tu feras mieux de t’en aller — et de vider ailleurs ta bedaine gonflée — car tu ne reposeras pas ici cette nuit.

Il rentre dans la maison.

SLY.

— Jarnidieu ! l’aubergiste, je vais vous étriller tout à l’heure… — Remplissez un autre pot ; tout est payé, vous dis-je. — Je le boirai de ma propre instigation… — Je vais dormir un peu ici… Eh bien, l’aubergiste ! Encore une fois, — remplissez une autre chopine. — Hé ! Ho ! voici un coucher assez douillet.

Il s’affaisse à terre et s’endort.


Entrent un Lord et ses gens revenant de la chasse.

LE LORD.

— Maintenant que l’ombre lugubre de la nuit, — désireuse de comtempler Orion à travers la bruine, — s’élance du monde antarctique dans le ciel — et en ternit l’azur de sa ténébreuse haleine, — maintenant que la nuit noirâtre obscurcit le cristal des cieux, — suspendons ici notre chasse. — Rentrons vite chez nous.

À un valet.

Accouplez les limiers — et dites au chasseur de les bien nourrir, — car ils l’ont tous bien mérité aujourd’hui.

Apercevant Sly.

— Mais doucement, quel est le gaillard qui dort couché là ? — Est-il mort ? qu’on s’assure de son état !


LE SERVITEUR.

— Monseigneur, ce n’est qu’un ivrogne qui dort. — Sa tête est trop lourde pour son corps, — et il a tant bu qu’il ne peut aller plus loin.


LE LORD.

— Fi ! comme le chenapan pue la boisson ! — Holà, drôle, debout !