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INTRODUCTION.

cela lui fait honneur, — que son amour l’a rendue coupable envers Bertrand d’un abus de pouvoir ; elle sent qu’elle s’est imposée à lui de par une autorité tyrannique et qu’en entrant ainsi de force dans cette grande maison seigneuriale, elle a commis une véritable effraction. La voleuse, elle a dérobé à Bertrand le plus précieux des privilèges humains, la liberté du cœur.

La critique anglaise presque unanime s’est élevée contre l’immoralité du caractère de Bertrand. Mistress Jameson, qui a été la plus indulgente, a dit de lui qu’il était plus facile à aimer qu’à excuser. Johnson, qui est un des plus sévères, trouve Bertrand si coupable, qu’il reproche à Shakespeare de l’avoir épargné au dénoûment : « Je ne puis, s’écrie-t-il réconcilier mon cœur avec Bertrand, un homme noble sans générosité et jeune sans franchise, qui épouse Hélène comme un lâche et l’abandonne comme un libertin ; puis, dès qu’il la croit morte grâce à sa cruauté, manigance un second mariage, est accusé par la femme qu’il a outragée, se défend par le mensonge et est condamné… au bonheur. » Qu’est-ce donc que Johnson aurait voulu ? Aurait-il souhaité par hasard que le comte fût condamné à mort pour le crime d’avoir préféré Diana à Hélène ? — Le poëte, je l’avoue, me paraît plus juste dans sa clémence que le critique dans son indignation. Ne l’oublions pas en effet : quelque antipathique que soit la nature de Bertrand, quelque répréhensible que devienne sa conduite, le premier tort n’est pas à lui. Toutes ses fautes sont les couséquences d’une union qui lui a été imposée par la force. Bertrand a été marié malgré lui. Cet homme, qui était fait pour l’indépendance du célibat et pour la vie active des camps, on l’a emprisonné dans un intérieur, on l’a claquemuré dans un ménage, on l’a lié à une femme. Que cette femme soit belle, vertueuse, désirable, n’importe ! c’est