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INTRODUCTION.

sous sa livrée d’ignorance. Eh bien, sublime inspiration ! le poëte tend la main à cet homme conspué de tous et que le ruisseau lui-même éclabousse ; il l’arrache à son tas d’ordures et il le transporte pour toujours dans le monde enchanté qu’a évoqué son génie. Il s’adresse à ce misérable et il lui dit : « Toi aussi, tu auras ta part de poésie, de musique et de fête. Entre dans mon théâtre ; là tous les hommes sont égaux ; là, devant mes tréteaux, le dernier batelier de la Tamise fraternise avec la reine. Viens, reviens, et reviens encore : sans cesse j’accomplirai pour toi des miracles. Je te ferai oublier, tes douleurs ; je te ferai passer tes souffrances. Tu cherchais au fond d’un broc l’oubli de ta détresse, je te le ferai trouver au fond de l’idéal. Tu voulais te soûler de petite bière, je t’enivrerai d’illusion et je verserai pour toi le meilleur crû de ma fantaisie. Crois-moi, quitte ta taverne pour mon théâtre. Là-bas, tu courtisais des servantes ; ici j’appellerai pour te plaire les plus belles créatures de mes rêves : Desdémona, Juliette, Imogène, Béatrice, Hélène, Cléopâtre ! Là-bas, tu avais pour hôtesse Marianne Hacket ; ici, tu auras Shakespeare pour échanson ! »


II


Au commencement du dix-septième siècle, un auteur dramatique, contemporain de Shakespeare, le poëte Fletcher, a voulu faire la contre-partie de la Sauvage apprivoisée. Dans une pièce intitulée the Thamer tamed, il a montré le dompteur Petruchio dompté à son tour par une seconde femme qui emploie pour le soumettre les moyens mêmes dont il s’était servi pour réduire Catharina. L’intention avouée du poëte était de venger le sexe faible de la prétendue défaite que lui avait fait subir le sexe fort représenté par Petruchio. Toute spirituelle qu’elle était, la comédie de Fletcher n’obtint qu’un suc-