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trouvera, reproduit fidèlement dans les notes placées à la fin de ce volume, tout le travail de Garrick et pourra ainsi décider par lui-même si l’œuvre du maître a gagné ou perdu à cette correction posthume. Quant à moi, s’il m’est permis d’exprimer un timide avis dans cette importante controverse, j’avouerai que le succès obtenu par Garrick ne justifie pas à mes yeux sa témérité. Le drame de Shakespeare corrigé par le chef de troupe me fait l’effet d’un merveilleux tableau du Titien retouché crûment par quelque peintre de décor. Cette retouche criarde détonne, non-seulement avec le style, mais avec la pensée du maître. Les lamentations pénibles qu’arrache à Roméo et à Juliette la reconnaissance finale intercalée par Garrick troublent complètement l’impression que le poëte a entendu produire sur le spectateur. Au lieu de la salutaire tristesse que doit laisser dans son esprit la conclusion primitive, le public, devant ce surcroît de supplice, n’éprouve plus que l’horreur et l’effroi. Est-ce là ce que le poëte a voulu ? Loin d’exagérer la douloureuse émotion causée par la mort des amants véronais, il a tout fait au contraire pour l’atténuer ; c’est dans ce but qu’il a prolongé la scène jusqu’à la réconciliation des Montagues et des Capulets. Logique dans son système, Garrick a retranché ce dernier épisode. Mais comment ne pas voir que cette suppression est directement contraire aux intentions les plus formelles de l’auteur ?

Au lieu de conclure son œuvre par l’anathème du désespoir, Shakespeare l’a résumé par un cri d’espérance. La lutte entre l’amour et la haine, dont Roméo et Juliette est le merveilleux emblème, se termine en définitive par le succès du bon principe : la bataille qui semblait perdue par l’amour s’achève, grâce à un brusque retour, par la déroute de la haine. Ces familles ennemies que