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vérité : « Un pouvoir au-dessus de toute contradiction a traversé nos projets. Viens ! partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein… Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses. Pas de question ! » — « Va-t’en d’ici, répond-elle au prêtre, moi, je ne m’en irai pas !… Qu’est ceci ? Une fiole dans la main de mon bien-aimé ! Le poison, je le vois, a causé sa fin prématurée. Le ladre ! il a tout bu ! Il ne m’a pas laissé une goutte amie pour le rejoindre. Je veux baiser ses lèvres. Peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me tuera ! » En vain Juliette accumule les baisers : elle ne peut sucer la mort sur cette bouche adorée. Heureusement elle aperçoit le poignard suspendu au côté de Roméo, elle le saisit : « Voici ton fourreau, s’écrie-t-elle, rouille-toi là et laisse-moi mourir ! »

Ainsi que le lecteur s’en souvient, dans la légende de Luigi da Porto, Juliette s’éveille avant que Roméo, déjà empoisonné, ait rendu le dernier soupir ; les deux époux ont un dernier entretien et s’expliquent dans une scène navrante l’effroyable erreur dont ils sont victimes. Selon toute probabilité, Shakespeare n’a pas eu connaissance de ce dénoûment que les traducteurs anglais, Arthur Brooke et William Paynter, lui ont présenté, modifié selon la version française de Pierre Boisteau. S’il en avait eu connaissance, aurait-il altéré son drame conformément à la tradition primitive ? Aurait-il préféré la conclusion italienne à la conclusion française ?

Cette grave question, qui aujourd’hui encore tient en suspens la critique européenne, David Garrick l’a tranchée au siècle dernier par l’affirmative. Croyant obéir au génie même de Shakespeare, l’illustre tragédien n’a pas hésité à refaire la scène finale du drame d’après les indications de Luigi da Porto et à jouer sur le théâtre de Drury-Lane la pièce ainsi transformée. Le lecteur