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est ton plus grand crime, ou de souhaiter que je me parjure, ou d’outrager mon seigneur ! Va-t’en, perfide conseillère. Entre toi et mon cœur, il y a désormais rupture. »

Maudite par son père, honnie par sa mère, trahie par sa nourrice, Juliette va s’adresser à la mort : elle se tuera plutôt que d’épouser Pâris. Mais, avant d’accomplir cette résolution désespérée, elle veut, pour l’acquit de sa conscience, invoquer une dernière fois l’arbitrage de la sagesse humaine. Elle se rend chez son confesseur, un poignard à la main : « Oh ! donne-moi vite un conseil, dit-elle à Laurence ; sinon, entre ma détresse et moi, je prends ce couteau pour médiateur. » À la situation extrême où est placée Juliette, Laurence entrevoit tout de suite la véritable issue : cette issue, ce n’est pas le suicide, c’est la fuite. Il faut que Juliette fuie, et fuie avec Roméo. Mais comment opérer cette évasion sans un scandale qui perde la jeune femme ? Comment protéger la retraite des époux ? Comment dépister à jamais les vendettas acharnées à les poursuivre ? La science extraordinaire du moine lui révèle un moyen extraordinaire. Comme l’alchimiste païen de Cymbeline, le mage chrétien a la recette d’un narcotique inoffensif qui peut donner à un vivant toute l’apparence d’un cadavre. Endormie par ce narcotique, Juliette passera pour morte ; ses parents l’enseveliront au caveau de famille ; au bout de quarante-deux heures elle s’éveillera ; Roméo, appelé de Mantoue par une lettre pressante, l’enlèvera de la tombe et tous deux pourront, sans être inquiétés, se réfugier dans quelque lointain asile. Tel est le plan qui doit sauver Juliette, « si aucune frayeur féminine ne vient abattre son courage au moment de l’exécution. » — Donne, oh ! donne…, ne me parle pas de frayeur, s’écrie l’amoureuse qui ne doute pas d’elle-même, et elle em-