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jours le foyer héréditaire, à rompre les douces habitudes de l’enfance, à briser les chères relations de la jeunesse. Il n’avait pas été réduit à abandonner la terre douce et triste,

Tombeau de ses aïeux et nid de ses amours.

Il n’avait pas été suffoqué par les sanglots d’un éternel adieu ; il n’avait pas senti son cœur se fondre et son âme s’en aller sur ses lèvres dans le baiser suprême d’un dernier rendez-vous.

Comment donc le poëte pouvait-il exprimer les angoisses de Roméo, ne les ayant pas éprouvées ? Toutes les données de l’expérience faisant défaut, un talent vulgaire aurait éludé ou écourté la terrible scène. Mais Shakespeare n’a pas eu cette défaillance. Il a affronté le sujet avec toute l’assurance du génie ; il a suppléé par l’intuition aux lacunes de l’analyse ; ne pouvant voir, il a deviné, et, par un miracle d’imagination, il a évoqué le vrai.

Ô vous tous qui avez traversé ces épreuves, vous tous que la destinée a violemment enlevés aux joies natales, relisez cette scène où Roméo apprend la sentence qui le frappe, et dites-moi si le poëte n’a pas bien trahi le secret de vos souffrances. Ne sont-ce pas vos plaies cachées que voilà mises à nu ? Ne sont-ce pas les douleurs stoïquement désavouées par vous qui hurlent par la voix de Roméo ? « Ah ! le bannissement ! par pitié, dis : 1a mort ! L’exil a l’aspect plus terrible, bien plus terrible que la mort !… Hors de ces murs, le monde n’existe pas : il n’y a que purgatoire, torture, enfer même ! Être banni d’ici, c’est être banni du monde, et cet exil-là, c’est la mort !… Tu n’avais donc pas de poison subtil, pas un couteau affilé, un instrument quelconque de mort subite ? Tu n’avais donc pour me