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joindre ! » Ainsi parle Roméo. Devant le cadavre de Mercutio, il sent renaître en lui ses rancunes de Montague ; l’antique esprit des vendettas lui restitue ses vertiges ; il est possédé de nouveau de ce démon de la haine qu’avait exorcisé le doux regard de sa bien-aimée ; le sang de ses aïeux lui remonte à la face. Il menace de sa lame furieuse la rapière redoutable qui vient de frapper son ami. Le mari de Juliette croise le fer avec le cousin de Juliette. C’en est fait. Tybalt tombe et Roméo est banni.

Quelle scène étonnante que celle où Juliette apprend les terribles événements qui vont décider de sa vie ! Jamais poëte n’a combiné avec une plus savante audace ces deux éléments du drame, le comique et le tragique. — La nourrice arrive haletante, épuisée, toussant, crachant, n’en pouvant plus. À son geste de désespoir, Juliette comprend qu’une catastrophe est arrivée ; mais quelle est au juste cette catastrophe, elle ne peut parvenir à le découvrir : « Il est mort ! il est tué ! il n’est plus ! » Mais qui donc est mort ? La nourrice ne le dit pas. Son essoufflement prolonge l’affreuse équivoque. Il faut que Juliette attende que la vieille femme ait repris haleine ; il faut que cette immense douleur reste suspendue aux intermittences de ce catarrhe : « Quel démon es-tu pour me torturer ainsi ? s’écrie la pauvre enfant. C’est un supplice à faire rugir les damnés. Roméo est-il mort ? Dis oui ou non, et qu’un seul mot décide de ma misère ! » L’asthme de la vieille est impitoyable. Quelques minutes, quelques siècles s’écoulent avant qu’elle parvienne à articuler ces mots décisifs : « Tybalt n’est plus et Roméo est banni ! Roméo qui l’a tué est banni ! » Enfin Juliette connaît la vérité tout entière : elle est frappée d’un double malheur ; elle a à pleurer en même temps son cousin mort et son mari proscrit. Pour un