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dont il était le favori. Jamais figure plus aimable, plus gracieuse et plus gaie n’avait paru sur la scène. — Shakespeare avait trouvé dans des ébauches antérieures les autres personnages de son drame. Mais Mercutio était né de sa fantaisie : aussi avait-il traité ce fils unique en enfant gâté ; il avait prodigué, pour en doter celui-ci, tous les trésors de sa verve inépuisable ; il lui avait accordé les dons les plus enviés de l’intelligence. Mercutio n’était pas seulement un homme d’esprit dans l’acception moderne du mot, c’était un poëte. Il n’avait pas seulement tous les mérites superficiels, la saillie, la répartie soudaine, la raillerie, l’étincelle ; il avait toutes les facultés puissantes, l’intuition mystérieuse, la pensée profonde, l’imagination ardente, le feu sacré. Il ne savait pas seulement lancer l’épigramme mordante aux trousses de la nourrice ahurie ; il pouvait, quand bon lui semblait, atteler le quadrige effréné du rêve au char aérien de la reine Mab.

Dryden rapporte une tradition étrange à propos de la mort de Mercutio ; d’après cette tradition, l’auteur de Roméo et Juliette aurait déclaré qu’il avait été obligé de tuer Mercutio au milieu de la pièce, pour ne pas être tué par lui. Dryden, qui se plaît à croire à l’authenticité de ces paroles, ajoute assez méchamment que Mercutio ne lui semble pas un personnage si formidable, et que l’auteur aurait bien pu, sans danger pour lui-même, le laisser vivre jusqu’à la fin de la pièce et mourir dans son lit. Johnson, peu suspect de partialité pour Shakespeare, relève avec colère l’assertion malveillante de Dryden, et en fait justice en peu de mots : « La gaieté de Mercutio, son esprit, et son courage, dit le célèbre critique, feront toujours désirer par ses amis qu’il eût vécu plus longtemps ; mais sa mort n’est pas précipitée ; il a vécu le temps qui lui était assigné dans la construction de la pièce, et je ne