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séquences de cette union clandestine, « Père, lui disait Roméo en entrant, c’est de ton concours sacré que dépendent mon bonheur et celui de Juliette. — Sans plus de paroles, répondait Laurence, je ferai tout au monde pour vous rendre heureux, si cela est en mon pouvoir. » Dans le drame définitif, imprimé en 1599, le moine a perdu cette fausse confiance. Ce n’est plus sans appréhension qu’il accorde son concours : « Puisse le ciel, s’écrie-t-il, sourire à cet acte pieux, et puisse l’avenir ne pas nous le reprocher par un chagrin ! » Il ne dissimule plus les inquiétudes qu’autorise sa vieille expérience ; le bonheur de ces amoureux lui paraît trop grand pour durer : « Ces joies violentes ont des fins violentes : flamme et poudre, elles se consument dans un baiser. » Ainsi le moine nous prépare par ses pressentiments à la fatale conclusion. Grâce à une retouche magistrale, il acquiert la puissance augurale qui lui manquait. Ce trait nouveau complète désormais sa figure. Le prêtre est devenu prophète.

Hélas ! la prédiction de Laurence ne se réalise que trop tôt. À peine Roméo a-t-il épousé Juliette, à peine a-t-il quitté la cellule, que Tybalt le défie sur la place publique. — Vous vous rappelez comment a lieu la rencontre entre Roméo et Tebaldo dans la légende italienne. Une rixe a éclaté sur la promenade du Cours entre les deux familles rivales : Roméo, d’abord neutre, se laisse émouvoir par les cris de ses partisans blessés ; il se jette sur Tebaldo et le tue. — Afin de justifier cette action de Roméo, Shakespeare a pris un surcroît de précaution : quelques coups d’épée donnés à d’obscurs partisans ne lui ont pas paru une provocation suffisante ; il a aggravé l’offense de Tybalt par le meurtre de Mercutio. Ce n’est pas seulement pour Roméo, son ami intime, que la mort de Mercutio est une perte irréparable, c’est pour la foule,