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L’union, résolue entre les amants, doit être consacrée dès le lendemain. Mais où donc est le prêtre digne de bénir cette sainte fusion des deux âmes ? Regardez, à la lueur de l’aurore, ce vieillard qui entre dans cette cellule, un panier au bras. Il vient de cueillir dans les champs les simples dont il a besoin pour composer ses philtres bienfaisants. Sans être magicien comme le Lorenzo de la légende, Laurence est un savant. Il est de ces clercs tolérants qui n’ont pas peur d’étudier Dieu dans son œuvre ; il a beaucoup observé, beaucoup médité. Pour lui, « il n’est rien sur la terre de si humble qui ne rende à la terre un service spécial. » Il cherche la grâce dans ce qu’il y a de plus vil, comme dans ce qu’il y a de plus noble ; il interroge les plantes, les herbes, jusqu’aux pierres. La nature lui révèle ses secrets aussi volontiers que la société ; il est l’arbitre choisi des choses et des hommes. La fleur, comme Juliette, l’a pris pour confesseur. Observez-le bien. C’est un des plus vénérables caractères que le théâtre nous offre. Quel contraste entre ce religieux rêvé par le poëte hérétique, et le religieux vulgaire que les écrivains catholiques ont peint d’après nature ! Combien ce ministre de la charité et de la science ressemble peu au moine intrigant, ignorant et fourbe, dont Boccace et Rabelais ont levé la cagoule ! Laurence est le représentant le plus auguste du sacerdoce : c’est un philosophe, c’est un sage ! Pour sanctifier l’amour de ses héros, le poëte a évoqué la majestueuse figure du pontife idéal.

Shakespeare, qui, comme chacun sait, a refait Roméo et Juliette, a complètement modifié la scène où les deux amants viennent trouver le moine dans sa cellule. Dans le drame primitif, publié en 1597, Laurence ratifiait le mariage entre le fils des Montagues et l’héritière des Capulets, sans témoigner aucune inquiétude sur les con-