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s’évertue à réconcilier les familles, à rapprocher les nations, à reconstituer l’humanité. La haine nie, l’amour affirme ; la haine détruit, l’amour vivifie. Roméo et Juliette est le splendide symbole de cet antagonisme éternel entre les deux principes contraires.

Tandis qu’on se bat dans les rues de Vérone et que les valets préludent à coups de couteau à la querelle des maîtres ; tandis que cette brute de Tybalt force à la riposte l’inoffensif Benvolio ; tandis que le vieux Capulet menace de sa rapière rouillée le vieux Montague, apercevez-vous ce jeune homme, pâle et défait, qui, dès l’aube, erre à l’aventure dans ce grand bois de sycomores ? Il soupire, il gémit, il pleure. Qu’a-t-il donc ? Il a besoin d’aimer : il est tourmenté de ces vagues désirs que révèle la puberté à l’adolescent inquiet ; il souffre de l’isolement où il a vécu jusqu’ici ; il cherche un cœur sympathique qui batte à l’unisson du sien ; il appelle l’âme égarée qui doit compléter son âme. — Cette âme prédestinée à la sienne, Roméo croit l’avoir retrouvée dans Rosaline. Mais Rosaline est un mythe ; c’est une créature insaisissable « qui échappe au choc des regards provoquants ; » nul ne l’a vue, nul ne la verra jamais ; elle n’existe que dans l’imagination de son platonique amant. Le nom de Rosaline est le pseudonyme de la beauté idéale dont Roméo est épris. Jusqu’ici Roméo a poursuivi vainement cette beauté fugitive, et voilà la cause de sa mélancolie. Voilà la cause de ce trouble étrange qu’il ressent ; « Ô tumultueux amour ! Ô amoureuse haine ! ô tout créé de rien ! informe chaos de ravissantes visions ! plume de plomb ! lumineuse fumée ! feu glacé, santé malade ! sommeil toujours éveillé qui n’est pas ce qu’il est ! Voilà l’amour que je sens et je n’y sens pas d’amour ! »

Ce conflit d’impressions contradictoires peut seul