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du purgatoire, la pitié de l’empereur Albert : « Viens voir les Montecchi et les Cappelletti, les Monaldi et les Filippeschi, ô toi, homme sans souci, les uns déjà tristes, les autres craignant de le devenir… Maintenant ne peuvent vivre sans guerre ceux qui habitent ces contrées, et l’on y voit se ronger l’un l’autre ceux qu’entourent une même muraille et un même fossé[1]. » Alors la discorde est partout, le déchirement partout, le morcellement partout. Cette société que nous avons vue, au temps d’Antoine et de Cléopâtre, limitée aux bornes de l’univers connu, est maintenant réduite aux proportions d’une cité ; non, pas même d’une cité, — d’une maison. Les enfants de la même ville se battent d’une rue à l’autre, Guelfes contre Gibelins, Blancs contre Noirs, Orsinis contre Colonnas, Capulets contre Montagues. À voir cette universelle manie de fratricide, il semblerait que chaque créature est possédée de l’esprit de Caïn. On croirait que l’humanité va disparaître, que la civilisation va s’éteindre et que la haine va triompher.

Mais non. Ne perdons pas espoir. Au fond même du cœur humain, il y a un instinct tutélaire que n’ont pas étouffé tous les appétits néfastes : il y a un sentiment divin qui résiste à toutes les passions bestiales. Cet instinct tutélaire, ce sentiment divin, c’est l’amour. Tandis que la haine pousse au désordre, à la guerre, au chaos, l’amour prêche la concorde, la paix, l’harmonie. L’amour tente de réunir ceux que la haine divise. Acharné comme la haine, il est, comme elle, aveugle : il ignore les obstacles. Peu lui importent les préjugés de caste, les acharnements de parti, les jalousies de race, les vendettas héréditaires. Il poursuit, en dépit de tout, sa mission providentielle : organe mystérieux du progrès, il

  1. Dante. Le Purgatoire (6e chant).