Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/477

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Frère Laurens qui connaissait le période certain de l’opération de sa poudre, émerveillé qu’il n’avait aucune réponse de la lettre qu’il avait envoyée à Rhoméo par son compagnon frère Anselme, s’en part de Saint-François, et avec instruments propres délibère d’ouvrir le

    d’allégresse et de désespoir que j’en ressens moi-même en ce moment ? En effet, quelle n’est pas ma satisfaction, chère compagne, de vous retrouver vivante après vous avoir cru perdue pour toujours et vous avoir pleurée si amèrement ! Il est vrai, je dois avec vous me réjouir d’un si heureux événement ; mais en même temps, à quelle extrême douleur ne suis-je pas en proie, pensant que bientôt je ne pourrai plus vous voir, vous entendre, rester avec vous et jouir de votre compagnie si douce, si agréable et après laquelle j’ai tant soupiré ! Il est certain que la joie de vous voir rendue au monde surpasse de beaucoup la douleur qui me tourmente en sentant approcher l’instant fatal qui doit me séparer à jamais de vous ; je prie notre divin Créateur qu’autant d’années qui vont se trouver retranchées de mon existence, il veuille bien les ajouter à la votre et rendre votre sort moins funeste que le mien ; je sens que déjà ma vie est finie. »

    Juliette qui s’était presque entièrement mise sur son séant, entendant ce discours de Roméo, lui dit : « Ah ! quelles paroles me dites-vous donc, seigneur, en ce moment ! Est-ce donc là la consolation que je devais attendre ? êtes-vous venu exprès de Mantoue pour m’apporter une aussi terrible nouvelle ? quels sont les sentiments qui vous animent ? quel mal sentez-vous donc pour parler de mourir ? »

    L’infortuné Roméo lui raconta alors la circonstance du poison qu’il avait pris.

    — « Hélas ! infortunée que je suis ! s’écria Juliette, qu’est-ce que j’apprends ? que me dites-vous ? suis-je assez malheureuse ! mon sort est-il assez déplorable ! mais, d’après ce que j’entends, le père Lorenzo ne vous a point écrit quelles étaient les mesures que nous avions adoptées. Il m’avait si bien promis qu’il vous instruirait de tout !

    Ainsi, cette jeune femme inconsolable, dans l’amertume de sa douleur, au milieu des pleurs, des cris, des sanglots, presque hors d’elle-même, dans une agitation affreuse, raconta à son mari, avec détail, tout ce qui avait été concerté entre le religieux et elle, afin qu’elle ne fût pas contrainte d’accepter le mari que son père voulait la forcer d’épouser.

    Ces détails, parvenus à la connaissance de Roméo, augmentèrent d’autant plus sa douleur et ses violents chagrins… La pauvre Juliette, la plus effrayée des femmes, car il n’y avait aucun remède à sa douleur, s’adressant à Roméo : « Puisqu’il n’a pas plu à Dieu, dit-elle, de nous accorder la grâce de passer notre vie ensemble, qu’il lui plaise au moins que j’aie la consolation d’être ensevelie ici avec vous, et que nous n’ayons qu’une seule et même sépulture. Soyez bien convaincu que, quelque chose qu’il arrive, nulle puissance au monde ne pourra m’obliger à quitter ce lieu sans vous.» Roméo, l’ayant prise de nouveau dans ses bras, recommença avec toutes sortes de caresses, à la supplier de se consoler et de se résigner à vivre, ajoutant que, pour lui, il ne pourrait quitter la vie avec moins de douleur qu’autant