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vie lui défaillir, se prosternant à genoux, d’une voix faible dit assez bas :

— Seigneur Dieu, qui pour me racheter es descendu du sein de ton père et as pris chair humaine au ventre de la Vierge, je te supplie prendre compassion de cette pauvre âme affligée : car je connais bien que ce corps n’est plus que terre.

Puis, saisi d’une douleur désespérée, se laissa tomber sur le corps de Juliette de telle véhémence que, le cœur atténué de trop grand tourment, ne pouvant porter un si dur et dernier effort, demeura abandonné de tous les sens et vertus naturelles : en façon que le siège de l’âme lui faillit à l’instant, et demeura raide étendu[1].

  1. Ainsi que je l’ai dit à l’introduction, Pierre Boisteau a complètement modifié la fin de la légende italienne. Dans la nouvelle de Bandello, Roméo et Juliette se reconnaissent avant de mourir. J’extrais de la traduction de M. de Guénifey, publiée en 1836, le récit de cette funèbre entrevue :

    « … Roméo, ayant pris Juliette entre ses bras, lui prodiguant les plus tendres caresses, attendait une mort inévitable et prochaine, en conjurant Piétro de fermer la tombe sur lui. Le temps était venu où la poudre entièrement digérée avait perdu toute sa vertu. Juliette se réveilla, et sentant que quelqu’un la tenait embrassée, elle crut que le père Lorenzo venait pour la retirer du cercueil et la conduire dans sa cellule; que, poussé par quelque mauvaise pensée, il osait attenter à sa pudeur. « Ô mon père ! dit-elle, est-ce ainsi que vous répondez à la confiance que Roméo a en vous ? Retirez-vous ! » et s’agitant pour s’en débarrasser, elle changea de position, ouvrit les yeux et vit qu’elle était dans les bras de Roméo, qu’elle reconnut aussitôt quoiqu’il fût déguisé en Allemand : « Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle, ma chère vie, vous ici ! Où est le père Lorenzo ? Pourquoi ne me retirez-vous pas de ce sépulcre ? Pour l’amour de Dieu, sortons d’ici. »

    « Roméo, voyant Juliette ouvrir les yeux et l’ayant ensuite entendue parler, vit clairement qu’elle vivait, qu’elle n’était pas morte ; il en ressentit à la fois une joie et un chagrin indicibles. Il serrait dans ses bras cette chère épouse qu’il arrosait de ses larmes.

    — « Ô ciel ! vie de ma vie, cœur de mon corps, quel homme au monde éprouva jamais autant de joie que j’en ressens en ce moment ; fermement persuadé que vous étiez morte, quel est mon bonheur de vous tenir dans mes bras pleine de vie et de santé ! Mais aussi quelle douleur fut jamais égale à ma douleur, quelle peine peut être plus cuisante que la mienne de me voir parvenu à la fin de ma malheureuse carrière et de sentir la vie prête à m’échapper quand plus que jamais elle me serait agréable ! Car, si je vis encore une demi-heure, c’est plus que je ne puis espérer. Exista-t-il jamais au monde une personne qui, dans le même temps, éprouva autant