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frère Laurens, auquel j’ai fait une bien ample déclaration de ma vie, et même lui ai communiqué en confession ce qui était passé entre monseigneur mon père et vous sur le mariage du comte Pâris et de moi ; mais le bon homme m’a su si bien gagner par ses saintes remontrances et louables hortations, qu’encore que je n’eusse aucune volonté d’être jamais mariée, si est ce que je suis maintenant disposée de vous obéir en tout ce qu’il vous plaira me commander. Par quoi, madame, je vous prie, impétrez ma grâce envers mon seigneur et père et lui dites, s’il vous plaît, qu’obéissant à son commandement, je suis prête d’aller trouver le comte Pâris à Villefranche, et là, en vos présences, l’accepter pour seigneur et époux : en assurance de quoi je m’en vais à mon cabinet élire tout ce qu’il y a de plus précieux, afin que me voyant en si bon équipage, je lui sois plus agréable.

La bonne mère, ravie de trop grand aise, ne peut répondre un seul mot, mais s’en va en diligence trouver le seigneur Antonio son mari, auquel elle raconta par le menu le bon vouloir de sa fille, et comme par le moyen de frère Laurens elle avait du tout changé de volonté : de quoi le bon vieillard, joyeux outre mesure, louait Dieu en son cœur disant :

— M’amie, ce n’est pas le premier bien que nous ayons reçu de ce saint homme, même qu’il n’y a citoyen en cette République qui ne lui soit redevable : plût au Seigneur Dieu que j’eusse acheté vingt de ses ans la tierce partie de ma vie, tant m’est griève son extrême vieillesse !

Le seigneur Antonio à la même heure va trouver le comte Pâris auquel il pensa persuader d’aller à Villefranche. Mais le comte lui remontra que la dépense serait excessive, et que ce serait le meilleur de la réserver au jour des noces pour les mieux solenniser : toutefois qu’il était bien d’avis, s’il lui semblait bon, d’aller voir Juliette,