Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/461

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Et cuidant ouvrir la bouche pour lui crier merci, les sanglots et soupirs lui interrompaient si souvent la parole, qu’elle demeura muette sans pouvoir former un seul mot ; mais le vieillard, qui n’était en rien ému des larmes de sa fille, lui dit avec très-grande colère :

— Viens çà, ingrate et désobéissante fille, as-tu déjà mis en oubli ce que tant de fois as ouï raconter à ma table de la puissance que les anciens pères Romains avaient sur leurs enfants ? Auxquels il n’était pas seulement loisible de les vendre, engager et aliéner (en leur nécessité) comme il leur plaisait, mais qui plus est, ils avaient entière puissance de vie et mort sur eux. De quels fers, de quels tourments, de quels liens te châtieraient ces bons pères, s’ils étaient ressuscités, et s’ils voyaient l’ingratitude, félonie et désobéissance de laquelle tu uses envers ton père, lequel, avec maintes prières et requêtes, t’a pourvue de l’un des plus grands seigneurs de cette province, des mieux renommés en toute espèce de vertus, duquel toi et moi sommes indignes, tant pour les grands biens (auxquels il est appelé) comme pour la grandeur et générosité de la maison de laquelle il est issu, et néanmoins tu fais la délicate et rebelle, et veux contrevenir à mon vouloir. J’atteste la puissance de celui qui m’a fait la grâce de te produire sur terre que si, dedans mardi pour tout le jour, tu faux à te préparer pour te trouver à mon château de Villefranche[1], où doit se rendre le comte Pâris, et là donner consentement à ce que ta mère et moi avons déjà accordé, non-seulement je te priverai de ce que j’ai des biens de ce monde, mais je te ferai épouser une si étroite austère prison, que tu maudiras mille fois le jour et l’heure de ta naissance. Et avise désormais à ce que tu as à faire ; car, sans la pro-

  1. Villafranca, lieu de triste mémoire, aux environs de Vérone.