Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/459

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

rien su comprendre, et combien que j’aie pensé au commencement que cela lui procédât pour le décès de son cousin, je crois maintenant le contraire, joint qu’elle-même m’a assurée que les dernières larmes en étaient jetées ; et ne sachant, plus en quoi me résoudre, j’ai pensé en moi-même qu’elle se contristait ainsi pour un dépit qu’elle a conçu de voir la plupart de ses compagnes mariées et elle non, se persuadant peut-être que nous la voulons laisser ainsi. Par quoi, mon ami, je vous supplie affectueusement, pour notre repos et pour le sien, que vous soyez pour l’avenir, curieux de la pourvoir en lieu digne de nous.

À quoi le seigneur Antonio s’accorda volontiers, lui disant :

— M’amie, j’avais plusieurs fois pensé ce que me dites : toutefois, voyant qu’elle n’avait encore atteint l’âge de dix-huit ans, je délibérais y pourvoir plus à loisir. Néanmoins, puisque les choses sont en terme et que c’est un dangereux trésor que de filles, j’y pourvoirai si promptement que vous aurez occasion de vous en contenter, et elle de recouvrer son embonpoint qui se perd à vue d’œil. Cependant, avisez si elle n’est point amoureuse de quelqu’un, afin que nous n’ayons point tant d’égard aux biens ou à la grandeur de la maison où nous la pourrions pourvoir qu’à la vie et santé de notre fille : laquelle m’est si chère, que j’aimerais mieux mourir pauvre et déshérité que de la donner à quelqu’un qui la traitât mal.

Quelques jours après que le seigneur Antonio eut éventé mariage de sa fille, il se trouva plusieurs gentilshommes qui la demandaient tant pour l’excellence de sa beauté que pour sa richesse et extraction ; mais, sur tous autres, l’alliance d’un jeune comte nommé Pâris, comte de Lodronné, sembla plus avantageuse au seigneur