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au contraire, de sorte qu’il me faudra désormais errer vagabond par diverses provinces, et me séquestrer des miens sans avoir lieu assuré de ma retraite. Ce que j’ai bien voulu mettre devant vos yeux, afin de vous exhorter à l’avenir de porter patiemment tant mon absence que ce qui vous est destiné de Dieu.

Mais Juliette, toute confite en larmes et mortelles angoisses, ne voulut laisser passer outre, mais lui interrompant ses propos, lui dit :

— Comment, Rhoméo, aurez-vous bien le cœur si dur éloigné de toute pitié de me vouloir laisser ici seule, assiégée de tant de mortelles misères qu’il n’y a heure ni moment au jour où la mort ne se présente mille fois à moi ? et toutefois mon malheur est si grand que je ne puis mourir : de sorte qu’il semble proprement qu’elle me veut conserver la vie, afin de se délecter en ma passion et de triompher de mon mal, et vous, comme ministre et tyran de sa cruauté, ne faites conscience (à ce que je vois), après avoir recueilli le meilleur de moi, de m’abandonner. En quoi j’expérimente que toutes les lois d’amitié sont amorties et éteintes, puisque celui duquel j’ai plus espéré que de tous les autres, et pour lequel je me suis faite ennemie de moi-même, me dédaigne et me contemne. Non, non, Rhoméo, il vous faut résoudre en l’une des deux choses ou de me voir incontinent précipiter du haut de la fenêtre en bas après vous, ou que vous souffriez que je vous accompagne partout où la fortune vous guidera : car mon cœur est tant transformé au vôtre que, lorsque j’appréhende votre département, je sens ma vie incontinent s’éloigner de moi, laquelle je ne désire continuer pour autre chose que pour me voir jouir de votre présence et participer à toutes vos infortunes comme vous-même. Et par ainsi, si oncques la pitié logea en cœur de gentilhomme, je vous supplie, Rho-