Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/454

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

entendre quelle était sa délibération pour l’avenir. Cette journée donc se passa comme sont celles des mariniers, lesquels après avoir été agités de grosses tempêtes, voyant quelque rayon de soleil pénétrer le ciel pour illuminer la terre, se rassurant et pensant avoir évité naufrage, soudain après la mer vient à s’enfler et à mutiner les vagues par telle impétuosité qu’ils retombent en plus grand péril qu’ils n’avaient été au précédent.

L’heure de l’assignation venue, Rhoméo ne faillit la promesse qu’il avait faite de se rendre au jardin où il trouva son équipage prêt pour monter en la chambre de Juliette, laquelle ayant les bras ouverts commença à l’embrasser si étroitement qu’il semblait que l’âme dût abandonner son corps. Et furent plus d’un gros quart d’heure en telle agonie tous deux sans pouvoir prononcer un seul mot. Et ayant leurs faces serrées l’une contre l’autre, humaient ensemble avec leurs baisers les grosses larmes, qui tombaient de leurs yeux. De quoi s’apercevant Rhoméo, pensant la remettre quelque peu, lui dit :

— M’amie, je n’ai pas maintenant délibéré de vous déduire la diversité des accidents étranges de l’inconstante et fragile fortune, laquelle élève l’homme en un moment au plus haut degré de sa roue, et toutefois en moins d’un cil d’œil elle le rabaisse et déprime si bien qu’elle lui apprête plus de misères en un jour que de faveurs en cent ans ; ce qui s’expérimente maintenant en moi-même, qui ai été nourri délicatement avec les miens, maintenu en telle prospérité et grandeur que vous avez pu connaître, espérant pour le comble de ma félicité par moyen de notre mariage réconcilier vos parents avec les miens, pour conduire le reste de ma vie à son période déterminé de Dieu. Et néanmoins toutes mes entreprises sont renversées et mes desseins tournés