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— Ah ! langue meurtrière de l’honneur d’autrui, comment oses-tu offenser celui auquel ses propres ennemis donnent louange ? Comment rejettes-tu le blâme sur Rhoméo, duquel chacun approuve l’innocence ? où sera désormais son refuge, puisque celle qui dut être l’unique propugnacle et assuré[1] rempart de ses malheurs, le poursuit et le diffame. Reçois, reçois donc, Rhoméo, la satisfaction de mon ingratitude par le sacrifice que je te ferai de ma propre vie, et par ainsi, la faute que j’ai commise contre ta loyauté sera manifestée, toi vengé et moi punie[2] !

Et cuidant parler davantage, tous les sentiments du corps lui défaillirent, de sorte qu’il semblait qu’elle donnât les derniers signes de mort, mais la bonne vieille qui ne pouvait imaginer la cause de la longue absence de Juliette, se douta soudain qu’elle souffrait quelque passion, et la chercha tant par tous les endroits du palais de son père, qu’à la fin elle la trouva en sa chambre étendue et pâmée sur son lit, ayant toutes les extrémités du corps froides comme marbre, mais la vieille, qui la pensait morte, commença à crier comme si elle eût été forcenée, disant :

— Ah ! chère nourriture, combien votre mort maintenant me grève !

Et ainsi qu’elle la maniait par tous les endroits de son corps, elle connut qu’il y avait encore scintille de vie, qui fut cause que l’ayant appelée plusieurs fois par son

  1. De même la Juliette du drame :

    Ah ! my poor lord, what tongue shall smooth thy name,
    When I, thy three-hours wife, have mangled it ?

    « Ah I mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui caressera ta renommée, quand moi, ton épousée de trois heures, je viens de la déchirer ? »

  2. Tout ce monologue est l’œuvre du traducteur français, ainsi que la scène suivante entre Juliette et la nourrice.