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le prétexte de quelque lascive amitié, vous êtes bien trompé, vous priant vous en déporter et me laisser désormais vivre en repos avec mes semblables.

Rhoméo, qui n’aspirait à autre chose, joignant les mains au ciel, avec un aise et contentement incroyable, lui répondit :

— Madame, puisqu’il vous plaît me faire honneur de m’accepter pour tel, je l’accorde et m’y consens, du meilleur endroit de mon cœur, lequel vous demeurera pour gage et assuré témoin de mon dire, jusques à ce que Dieu m’ait fait la grâce de le vous montrer par effet. Et afin que je donne commencement à mon entreprise, je m’en irai demain au conseil à frère Laurens, lequel, outre qu’il est mon père spirituel, a de coutume de me donner instruction en toutes mes autres affaires privées, et ne faudrai (s’il vous plaît) à me retrouver en ce lieu, à la même heure, afin de vous faire entendre ce que j’aurai moyenné avec lui.

Ce qu’elle accorda volontiers, et se finirent leurs propos sans que Rhoméo reçut pour ce soir autre faveur d’elle que de parole.

Ce frère Laurens, duquel il sera fait plus ample mention ci-après, était un ancien docteur en théologie, de l’ordre des frères mineurs, lequel, outre l’heureuse profession qu’il avait faite aux saintes lettres, était merveilleusement versé en philosophie, et grand scrutateur des secrets de nature, même renommé d’avoir l’intelligence de la magie et des autres sciences cachées et occultes, ce qui ne diminuait en rien sa réputation. Et avait ce frère, par sa prudhommie et bonté, si bien gagné le cœur des citoyens de Vérone, qu’il les oyait presque tous en confession : et n’y avait celui depuis les petits jusques aux grands qui ne le révérât et aimât, et même le plus savant, par sa grande prudence, était quelquefois