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fit ses approches et sut si discrètement conduire les affaires, qu’il eut le moyen à son retour d’être auprès d’elle. Juliette, le bal fini, retourna au même lieu duquel elle était partie auparavant, et demeura assise entre Rhoméo et un autre appelé Marcucio[1], courtisan fort aimé de tous, lequel, à cause de ses facétices et gentillesses, était bien reçu en toutes compagnies. Marcucio, hardi entre les vierges comme un lion entre les agneaux, saisit incontinent la main de Juliette, lequel avait une coutume tant l’hiver que l’été d’avoir toujours les mains froides comme un glaçon de montagne, même étant auprès du feu. Rhoméo, lequel était au côté senestre de Juliette, voyant que Marcucio la tenait par la main dextre, afin de ne faillir à son devoir, prit l’autre main de Juliette, et, la lui serrant un peu, se sentit tellement pressé de cette nouvelle faveur, qu’il demeura court, sans pouvoir répondre ; mais elle qui aperçut par sa mutation de couleur que le défaut procédait d’une trop véhémente amour, désirant de l’ouïr parler, se tourne vers lui, et la voix tremblante, avec une honte virginale entremêlée d’une pudicité, lui dit : « Bénie soit l’heure de votre venue à mon côté ! » Puis, pensant achever le reste, Amour lui serra tellement la bouche, qu’elle ne put achever son propos. À quoi le jeune enfant tout transporté d’aise et de contentement, en soupirant lui demanda qu’elle était la cause de cette fortunée bénédiction. Juliette, un peu plus assurée, avec un regard de pitié lui dit en souriant :

— Mon gentilhomme, ne soyez point émerveillé si je bénis votre venue, d’autant que le seigneur Marcucio,

  1. Ce nom, légèrement modifié par le traducteur anglais Arthur Brooke, a été donné par Shakespeare à l’ami intime de son Roméo. Il n’y a, du reste, aucun rapport entre le rôle insignifiant joué par le Marcucio de la légende, et le rôle si important soutenu par le Mercutio du drame. La figure tragi-comique de Mercutio est toute entière la création du porte.