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JULIETTE.

— Adieu… Dieu sait quand nous nous reverrons : — Ah ! j’entreprends une chose effrayante. — Eh quoi ! si cette potion n’agissait pas du tout, — faudrait-il donc forcément que je fusse marié au comte ? — Voici qui l’empêcherait… Couteau, repose ici… — Et si le moine m’avait donné ce breuvage — pour m’empoisonner, de peur que je ne révèle notre récent mariage ? Ah ! je le calomnie, — c’est un religieux et saint homme : — je ne veux pas accueillir une si mauvaise pensée. — Et si j’allais être étouffée dans la tombe ! — Si seulement je m’éveillais une heure avant l’instant fixé ! — Ah ! j’en ai peur, alors je deviendrais lunatique, — et, jouant avec les ossements de mes ancêtres, — j’en broierais ma frénétique cervelle… Il me semble voir — mon cousin Tybalt, baigné dans son sang, — qui cherche Roméo… Arrête, Tybalt, arrête… — Roméo, j’arrive… Tiens ! je bois à toi.

Elle se jette sur son lit derrière les rideaux.

(114) Juliette fait ici allusion à l’une des superstitions les plus tenaces du moyen âge. D’après la croyance populaire, la mandragore déracinée jetait des cris surnaturels qu’aucune créature ne pouvait entendre sans mourir. Pour éviter ce danger, nos pères avaient recours à un expédient singulier : ils creusaient la terre autour des racines de la plante, fixaient à la tige une corde qu’ils attachaient par l’autre extrémité au cou d’un chien, et, après s’être soigneusement bouché les oreilles, appelaient le malheureux animal qui tombait foudroyé, après avoir arraché la précieuse plante dans son élan.

(115) D’après l’édition de 1597, cette scène commence ainsi :


LA MÈRE.

— Voilà qui est bien dit, nourrice : faites tout préparer ; — le comte va être ici immédiatement.


Entre Capolet.

CAPOLET.

— Hâtez-vous, hâtez-vous ! etc.

(116) Texte primitif :


LE VIEILLARD (CAPULET).

Arrêtez ! laissez-moi voir… Toute pâle et toute blême ! — Temps maudit ! infortuné vieillard ! (Éd. 1597.)

(117) Au lieu de ces deux vers, Pâris disait antérieurement : « N’ai-je si longtemps désiré voir cette aurore, — que pour qu’elle