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corrections n’ont rien changé au plan général de l’œuvre. Sauf un incident, — la mort de Benvolio que le poëte tuait primitivement sans expliquer pourquoi, — le scénario de la pièce originale et le scénario de la pièce corrigée nous offrent exactement les mêmes péripéties, les mêmes événements, les mêmes éléments d’émotion et d’intérêt. Ce que la retouche du maître a transformé, je devrais dire transfiguré, ce n’est pas l’action, ce sont les caractères. Les développements nouveaux donnés partout au dialogue ont accentué l’individualité de tous les personnages. Les lignes, d’abord faiblement indiquées, de chaque physionomie ont acquis désormais un relief ineffaçable. La passion chez Roméo et chez Juliette s’est accusée par une exaltation plus éloquente ; la sénilité de Capulet s’est nuancée d’une bonhomie originale ; l’esprit de Mercutio a gagné en verve railleuse ; le cynisme de la nourrice s’est trahi par un redoublement de loquacité populacière ; la sagesse du moine Laurence s’est élevée, grâce à une philosophie plus haute, jusqu’à l’intuition prophétique. Mais de toutes les figures du drame, celle qui a subi la plus complète métamorphose, c’est celle de Pâris. — Dans l’esquisse originale, le rival de Roméo paraissait réellement épris de Juliette ; la croyant morte, il manifestait le plus profond désespoir ; si sincère était son affection que Roméo lui-même s’avouait en quelque sorte vaincu par elle : « Je veux exaucer ta dernière prière, disait-il en ensevelissant son adversaire, car tu as estimé ton amour plus que ta vie. »

But I will satisfy thy last request,
For thou hast prized love above thy life.

En corrigeant son œuvre, l’auteur semble avoir vu la nécessité de raturer l’hommage que Roméo adressait à son rival en termes si élogieux ; il a fait plus : il a retranché du rôle de Pâris tout ce qui pouvait faire croire à la sincérité de son attachement pour Juliette. Ainsi, — pour ne citer qu’un exemple, — d’après le texte primitif, Pâris s’écriait en présence de Juliette qu’il croyait morte : « N’ai-je pas si longtemps désiré voir cette aurore — que pour qu’elle me présentât de pareilles catastrophes ! — Maudit, malheureux, misérable homme ! — Je suis abandonné, délaissé, ruiné, venu au monde pour y être opprimé — par la détresse et par une irrémédiable infortune. — Ô cieux ! ô nature : pourquoi m’avez-vous fait — une existence si vile et si lamentable ? » D’après le texte révisé, il se borne à dire : « N’ai-je si longtemps désiré voir cette aurore — que pour qu’elle m’offrît un pareil spectacle ? » J’appelle l’attention des critiques sur ces modifications qui tendent à prouver que Shakespeare a voulu