Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/399

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

donnant à ses malveillants matière de calomnier le plus doux et le plus humain Prince qui fut oncques, comme s’il était personne sans merci, et auquel il n’y eût point de fiance. En disant cela, il lui ôta la dague qu’elle portait, et secoua ses habillements de peur qu’elle n’eût dedans quelque poison caché. »

(32) « Peu de jours après, César lui-même en personne l’alla visiter pour parler à elle et la réconforter : elle était couchée sur un petit lit bas en bien pauvre état : mais sitôt qu’elle le vit entrer en sa chambre, elle se leva soudain, et s’alla jeter toute nue en chemise à ses pieds étant merveilleusement défigurée, tant pour ses cheveux qu’elle avait arrachés que pour la face qu’elle avait déchirée avec ses ongles, et si avait la voix faible et tremblante, les yeux battus et fondus à force de larmoyer continuellement, et si pouvait-on voir la plus grande partie de son estomac déchiré et meurtri. Bref le corps ne se portait guère mieux que l’esprit : néanmoins sa bonne grâce, et la vigueur et force de sa beauté n’étaient pas du tout éteintes ; mais, encore qu’elle fût en si piteux état, elle apparaissait du dedans, et se démontrait aux mouvements de son visage. Après que César l’eut fait recoucher, et qu’il se fut assis auprès d’elle, elle commença à vouloir détruire ses défenses et alléguer ses justifications, s’excusant de ce qu’elle avait fait, et s’en déchargeant sur la peur et crainte d’Antonius. César, au contraire, la convainquait en chaque point et article : par quoi elle tourna tout soudain sa parole à lui requérir pardon et implorer sa merci, comme si elle eût eu grande peur de mourir et bonne envie de vivre. À la fin elle lui bailla un bordereau des bagues et finances qu’elle pouvait avoir. Mais il se trouva là d’aventure l’un de ses trésoriers, nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour faire du bon valet, qu’elle n’y avait pas tout mis, et. qu’elle en recelait sciemment, et retenait quelques choses, dont elle fut si fort pressée d’impatience et de colère qu’elle l’alla prendre aux cheveux, et lui donna plusieurs coups de poing sur le visage. César s’en prit à rire, et la fit cesser. Hélas ! dit-elle, adonc César, n’est-ce pas une grande indignité, que tu aies bien daigné prendre la peine de venir vers moi, et m’aies fait cet honneur de parler avec moi, chétive, réduite en un si piteux et misérable état, et puisque mes serviteurs me viennent accuser, si j’ai peut-être réservé et mis à part quelques bagues et joyaux propres aux femmes, non point, hélas ! pour moi, malheureuse, en parer, mais en intention d’en faire quelques petits présents à Octavia et à Livia, à cette fin que par leur intercession et moyen tu me fusses plus doux et