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impunément contempler Julie. « Hélas ! pense-t-il, pourquoi suis-je né du sang des Montèses ? En aurait-il coûté davantage au ciel de me faire Castelvin [1] ? » De son côté Julie ressent un trouble étrange à l’aspect de cet étranger dont elle ignore le nom : « Si l’amour descendait chez les hommes, il prendrait le visage et la taille de cet inconnu. » Les deux jeunes gens se rapprochent dans le désordre du bal champêtre : Rosélo avoue à Julie qu’il l’aime ; Julie, profitant d’un moment où Octave a le dos tourné, glisse une bague au doigt de Rosélo, et lui accorde un rendez-vous pour la nuit prochaine.

Cependant le jour baisse et le crépuscule met un terme à la fête. Tous les invités se retirent. Julie reste seule avec Célie, sa suivante, et lui révèle ses tendres sentiments pour le bel inconnu. Célie se récrie : « Ce bel inconnu, c’est le fils de Fabrice, l’ennemi de votre nom et de votre famille ! » Elle supplie sa maîtresse de combattre cette passion néfaste. Julie voudrait bien suivre un si bon conseil, mais elle n’en a plus la force. D’ailleurs, comment pourrait-elle se dégager ! Elle lui a répondu d’un ton qui n’annonce pour lui aucune horreur. Faut-il donc qu’elle passe dans l’esprit de Rosélo pour une âme double et sans foi ?

— Quelques politesses pour un étranger, affirme Célie, ne tirent pas à conséquence.

— Mais je lui ai donné une bague.

C’est une innocente galanterie qui peut échapper dans un jour d’allégresse.

— Mais…

— Quoi ! encore un mais, madame.

  1. C’est dans le même sentiment que le Roméo de Shakespeare dit à Juliette : « Mon nom, sainte chérie, m’est odieux à moi-même, puisqu’il est un ennemi pour toi ; si je l’avais écrit là, je le déchirerais en pièces. »