Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/325

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qui, dans leur pure et vestale modestie, — rougissent sans cesse, comme d’un péché, du baiser qu’elles se donnent ! — Mais Roméo ne le peut pas, il est exilé. — Ce bonheur que la mouche peut avoir, je dois le fuir, moi ; — elle est libre, mais je suis banni. — Et tu dis que l’exil n’est pas la mort ! — Tu n’avais donc pas un poison subtil, un couteau bien affilé, — un instrument quelconque de mort subite, — tu n’avais donc, pour me tuer, que ce mot : banni !… banni ! — Ce mot-là, mon père, les damnés de l’enfer l’emploient — et le prononcent dans des hurlements ! Comment as-tu le cœur, — toi, prêtre, toi, confesseur spirituel, — toi qui remets les péchés et t’avoues mon ami, — de me broyer avec ce mot : bannissement ?


LAURENCE.

— Fou d’amour, laisse-moi te dire une parole.


ROMÉO.

— Oh ! tu vas encore me parler de bannissement.


LAURENCE.

— Je vais te donner une armure à l’épreuve de ce mot. — La philosophie, ce doux lait de l’adversité, — te soutiendra dans ton bannissement.


ROMÉO.

— Encore le bannissement !… Au gibet la philosophie ! — Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette, — déplacer une ville, renverser l’arrêt d’un prince, — elle ne sert à rien, elle n’est bonne a rien, ne m’en parle plus !


LAURENCE.

— Oh ! je le vois bien, les fous n’ont pas d’oreilles !


ROMÉO.

— Comment en auraient-ils, quand les sages n’ont pas d’yeux !