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d’Antoine avec Octavie n’a jamais été qu’un marché éphémère bâclé par la politique ; mais son union avec Cléopâtre est un pacte éternel, conclu par le dévouement. Aussi le poëte n’hésite-t-il pas à sacrifier la première à la seconde. À ses yeux, ce qui sanctifie les rapports entre l’homme et la femme, c’est moins la convention sociale que la loi naturelle. Que deux êtres s’aiment, qu’ils vivent l’un pour l’autre, cela suffit : en dépit de tout engagement contraire, ils sont fiancés à jamais. Devant la postérité comme devant Shakespeare, l’épouse d’Antoine, ce n’est plus Octavie, c’est Cléopâtre.

L’intensité de la passion en est la légitimité : telle est la vérité morale qui ressort, éclatante, de l’œuvre admirable que nous venons d’étudier.

Quel contraste entre les deux couples qui remplissent ce livre de leurs émotions : Antoine et Cléopâtre, Roméo et Juliette ! — Ceux-ci sont adolescents, loyaux et candides ; ils n’ont pas une ride au front, pas un remords au cœur ; leur caractère est pur comme leur affection ; leur esprit est vierge comme leur corps. Leur accord est une continuelle effusion de tendresses ; c’est un harmonieux duo où pas un murmure ne détonne. Ce qu’il rêve, elle le voit : ce qu’elle sent, il le pressent. Les soupirs répliquent aux soupirs, les larmes aux larmes, les baisers aux baisers : bouches qui s’effleurent ! pensées qui se confondent ! — L’innocence des amants chrétiens n’a d’égale que la corruption des amants païens. Antoine est aussi vicieux que Roméo est intègre ; Cléopâtre est aussi dissolue que Juliette est chaste. L’union du Romain et de l’Égyptienne est l’accouplement néfaste de deux grandes âmes que le pouvoir absolu a faites monstrueuses : cette union est sombre comme l’orage, rauque comme la débauche, échevelée comme l’orgie. Les peuples écrasés par le despotisme contemplent avec effroi