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lupté orientale. Elle est la sorcière invisible qui entraîne les maîtres du monde dans le tourbillon vertigineux de la bacchanale égyptienne.

Et c’est ici surtout que se manifeste la toute-puissance de Shakespeare. Cléopâtre étant l’héroïne de son drame, comment s’y est-il pris pour attirer sur cette créature funeste les sympathies du public ? A-t-il fait comme Corneille dans Pompée et nous a-t-il présenté la fille des Ptolémées comme le modèle de la grandeur d’âme et de l’intrépidité morale ? A-t-il fait comme Dryden dans Tout pour l’amour, et a-t-il travesti la formidable reine d’Égypte en une timide Lavallière dont un Louis XIV romain méconnaît l’inaltérable dévouement ? Non, Shakespeare n’a pas fait ainsi : il n’a pas triomphé de l’obstacle en l’éludant ; il n’a pas tronqué la prodigieuse figure que Plutarque lui indiquait ; il lui a laissé toutes ses laideurs et toutes ses beautés, toutes ses bassesses et toutes ses grandeurs. Dans le drame, Cléopâtre reparaît avec toutes les contradictions qui font sa physionomie dans l’histoire. Nous la retrouvons telle qu’elle dut être, tyrannique et généreuse, hautaine et familière, violente et tendre, mélancolique et rieuse, perfide et dévouée, peureuse et héroïque, lascive et sublime. « L’âge ne saurait la flétrir, ni l’habitude épuiser sa variété infinie. Les autres femmes rassasient les appétits qu’elles nourrissent ; mais elle, plus elle satisfait, plus elle affame. Car les choses les plus immondes séduisent en elle au point que les prêtres la bénissent quand elle se prostitue ! »

Cléopâtre est le type suprême de la séduction. Le prestige qu’elle exerce est le plus grand triomphe de la magie féminine. Ses sœurs, les autres héroïnes de Shakespeare, ne nous plaisent que par leurs vertus et par leurs qualités ; elle, elle nous enchante par ses dé-