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accumulés par l’histoire universelle dans un intervalle de douze années ? Une pareille tâche aurait fait reculer tous nos auteurs classiques : avant même de la tenter, il leur aurait fallu enfreindre toutes leurs règles, violer toutes leurs conventions, bouleverser toute leur poétique. Le théâtre de Shakespeare était seul assez vaste pour contenir une pareille action ; son génie était seul assez puissant pour la condenser. L’auteur anglais a scrupuleusement recueilli les faits principaux consignés par le chroniqueur grec ; mais il a eu l’art de les rattacher à un point central. Dans le drame, comme dans l’histoire, c’est Cléopâtre qui est l’âme des événements. C’est elle qui, en dominant le triumvir, soulève le monde ; c’est elle qui, d’un signe, arrache Antoine à Octavie ; c’est elle qui le brouille avec César ; c’est elle qui le fait fuir à Actium ; c’est pour elle qu’Antoine se débat sous Alexandrie ; c’est pour elle qu’il se tue ; c’est elle qui termine l’action par sa mort.

Le poëte a tout fait pour que son héroïne fût sans cesse présente à notre pensée. Ce n’est jamais que pour peu de temps que nous la perdons de vue. À peine Antoine a-t-il pu débarquer en Italie, qu’aussitôt l’action nous ramène en Égypte pour nous montrer Cléopâtre pleurant son amant.

— Charmion, donne-moi à boire de la mandragore.

— Pourquoi, madame ?

— Pour que je puisse dormir ce grand laps de temps où mon Antoine est absent !…

Le mariage d’Antoine avec la sœur d’Octave ne s’est pas plus tôt conclu sous nos yeux, que vite le magique auteur évoque Alexandrie et Cléopâtre pour nous peindre, dans une scène superbe qui manque à Plutarque, l’impression que va faire sur l’impérieuse reine la nouvelle apportée de Rome.