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qu’il n’y en pût bien avoir d’aussi belles comme elle, ni telle qu’elle ravit incontinent ceux qui la regardaient ; mais sa conversation à la hanter était si amiable, qu’il était impossible d’en éviter la prise, et avec sa beauté, la bonne grâce qu’elle avait à deviser, la douceur et la gentillesse de son naturel qui assaisonnait tout ce qu’elle disait ou faisait, était un aiguillon qui poignait au vif ; et si y avait outre cela grand plaisir au son de sa voix seulement et à sa prononciation, parce que sa langue était comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres qu’elle tournait aisément en tel langage comme il lui plaisait, tellement qu’elle parlait à peu de nations barbares par truchement, mais leur rendait par elle-même réponse, au moins à la plus grande partie, comme aux Éthiopiens, Arabes, Troglodites, Hébreux, aux Syriens, Médois et aux Parthes et à beaucoup d’autres dont elle avait appris les langues. » Tels étaient Antoine et Cléopâtre, d’après la véridique peinture de Plutarque ; tels apparaissaient, aux yeux de nos pères étonnés, ces amants illustres que l’épopée érotique plaçait dans une lumineuse apothéose à côté de ces couples fabuleux, Pâris et Hélène, Achille et Briséis, Thésée et Hippolyte, Hercule et Omphale.

Quelle légende tragique que cette biographie d’Antoine et de Cléopâtre, racontée naïvement par le digne précepteur de Marc-Aurèle ! La fantaisie humaine ne pourra jamais rêver rien de plus merveilleux que ce drame, inventé par l’histoire, qui se noue par une amourette et se dénoue par le bouleversement d’un empire. Pascal a indiqué dans une phrase célèbre toutes les profondeurs de cet étonnant sujet : « Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Ce qui frappe le penseur dans cette mémo-