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l’enfance, soumis à tous les besoins et sujets à toutes les défaillances de la créature. Les générations modernes regardaient tous ces grands hommes qu’Amyot leur expliquait, et, stupéfaites, elles reconnaissaient des hommes. Elles contemplaient avec une incessante avidité ces vivants portraits : Thémistocle, Alcibiade, Agis et Cléomène, Coriolan, Annibal, les Gracques, Cicéron, Brutus. C’était donc là Pompée ! C’était donc là César ! Quoi ! ce petit homme, c’était Alexandre !

Mais, dans cette galerie glorieuse, il y avait un groupe qui provoquait une curiosité inexprimable : c’étaient deux amants qui se tenaient étroitement embrassés. — L’un, vêtu de la laticlave romaine, était âgé de cinquante ans au moins ; il avait « la barbe forte et épaisse, le front large, le nez aquilin… Il usait du style et façon de dire qu’on appelle asiatique, laquelle florissait et était en grande vogue en ce temps-là, et si avait grande conformité avec ses mœurs et sa manière de vivre qui était venteuse, pleine de braverie vaine et d’ambition inégale qui ne s’entretenait point… Si avait outre cela une dignité fort libérale et sentant son homme de bonne maison… Il ne faisait point difficulté de boire devant tout le monde et de s’asseoir auprès des soldats quand ils dînaient, et de boire et manger avec eux à leur table ; il n’est pas croyable combien cela le faisait aimer, souhaiter et désirer d’eux… Il était grossier et peu subtil de nature, et s’apercevait à tard des fautes qu’on lui faisait ; mais aussi quand il les connaissait, il en était bien fort marri, et les confessait rondement à ceux à qui sous son autorité on avait fait tort : bien avait-il le cœur grand, tant à punir les forfaits comme à rémunérer les bienfaits. » — L’autre, habillée à la mode macédonienne, était une femme de trente ans environ : « sa beauté seule n’était point si incomparable