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Dans la première pièce, œuvre de la jeunesse du poëte, l’homme obéit aux esprits. Dans la seconde, œuvre de l’âge mûr, ce sont les esprits qui obéissent à l’homme.

Beaucoup de commentateurs s’accordent à présenter la Tempête comme la dernière création de Shakespeare. Je le croirais volontiers. Il y a dans la Tempête le ton solennel d’un testament. On dirait qu’avant de mourir, le poëte a voulu écrire un codicille pour l’avenir dans cette épopée de l’idéal. Dans cette île enchantée « pleine de chansons et de douce musique, » on croirait par instant entrevoir le monde de l’utopie, la terre promise des générations futures, l’Éden reconquis. Qu’est-ce en effet que Prospero, le roi de cette île ? Prospero, c’est le naufragé qui atteint le port, c’est le banni qui retrouve la patrie, c’est le désespéré qui devient tout-puissant, c’est le travailleur qui, par la science, a dompté la matière Caliban, et, par le génie, l’esprit Ariel. Prospero, c’est l’homme devenu le maître de la nature et le despote de la destinée, c’est l’homme-Providence !

La Tempête est le dénoûment suprême rêvé par Shakespeare au drame sanglant de la Genèse. C’est l’expiation du crime primordial. Le pays où elle nous transporte est un terrain prestigieux où l’arrêt de la damnation est cassé par la clémence et où la réconciliation définitive se fait par l’amnistie du fratricide. Et, à la fin de la pièce, quand le poëte attendri jette Antonio dans les bras de Prospero, il a fait pardonner Caïn par Abel.


Hauteville-House. Mars 1858.