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entre l’homme et le monde invisible, n’existaient pas et ne pouvaient pas exister ; que l’homme, étant né de la chair, ne pouvait communiquer avec les esprits purs ; que, par conséquent, la sorcellerie était un crime imaginaire, et que toutes les créatures condamnées sur ce chef étaient innocentes. À ces assertions hardies, un écrivain français, Bodin, répondit avec une violence toute catholique. Il dénonça les propositions du docteur Wier comme autant d’hérésies. Il développa cette thèse digne de l’École : « Quiconque nie la sorcellerie, défend la sorcellerie. » À l’appui de sa doctrine, il rappela triomphalement ce fait que Wier, étant élève du fameux Agrippa, était lui-même un enchanteur, et soutint que, si le docteur criait tant contre le fagot, c’est que lui-même sentait fortement le roussi. C’est par cette charitable dénonciation que le jésuite concluait son pamphlet.

On conçoit que de pareilles répliques n’étaient pas de nature à encourager les contradicteurs. Le silence se rétablit donc pour quelque temps, et ce ne fut qu’en 1584 qu’un calviniste anglais, Reginald Scot, osa reprendre publiquement la théorie de Wier. Pour écrire ses Révélations sur la sorcellerie, Reginald s’était fait initier à tous les mystères de l’art magique ; il avait appris tous les tours des tireurs de cartes ; il avait pris des leçons d’escamotage et s’était lié avec un enchanteur repenti que la protection de Leicester venait de sauver du bûcher.

C’est par des documents ainsi recueillis que l’auteur anglais espérait démontrer à ses contemporains que la magie n’était qu’une innocente plaisanterie dont ils étaient dupes. Selon lui, c’était une législation impie que celle qui punissait du feu des forfaits impossibles, et qui attribuait à l’homme un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu. « Les fables de la sorcellerie, disait-il, ont des racines si profondes dans le cœur de l’homme, que per-