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petit, et par conséquent il ne faut pas s’étonner qu’il ait été un très-excellent poëte. Il avait une tête ingénieuse et spirituelle, pleine de drôlerie, et fut si heureux dans la tragédie comme dans la comédie qu’il eût fait rire Héraclite et pleurer Démocrite. » Mais, parce que la renommée de Shakespeare au delà du Rhin ne date que de la fin du dix-septième siècle, ce n’est pas une raison pour affirmer qu’Ayrer n’a pas pu l’imiter dès le commencement du même siècle. Rien n’empêche de supposer que l’écrivain allemand, dans un voyage fait en Angleterre sous le règne de Jacques Ier, soit allé au théâtre du Globe, y ait vu jouer la Tempête, ait été frappé de la pièce et l’ait imitée plus tard, sans même connaître le nom de l’auteur, qu’on n’avait pas alors l’habitude d’indiquer sur une affiche. Et, en admettant même qu’Ayrer ait connu dès lors ce nom, plus tard si glorieux, rien n’empêche de supposer encore qu’il ait gardé le secret pour lui, afin que sa comédie eût, pour le public germanique, le mérite d’une œuvre originale.

(17) Ainsi que le dit Prospero, Caliban est le fils du diable et de la sorcière Sycorax. Cette paternité n’avait rien d’extraordinaire pour le public auquel s’adressait Shakespeare. Les savants de ce temps-là citaient beaucoup d’exemples de filles, même honnêtes et vertueuses, ainsi rendues mères par le démon. Ils s’appuyaient sur l’autorité de saint Augustin pour affirmer que l’infernal séducteur étreignait les femmes dans le cauchemar sous la forme effrayante de l’Incube. Le célèbre publiciste Bodin disait à ce sujet dans un livre dédié au président de Thou : « Nous lisons en l’histoire de saint Bernard qu’il y eût une sorcière qui avoit ordinairement compagnie du diable auprès de son mary, sans qu’il s’en apperceut. Ceste question (à sçavoir si telle copulation est possible, fut traictée devant l’Empereur Sigismond et, à sçavoir si de telle copulation il pouvoit naistre quelque chose. Et fut résolu, contre l’opinion de Cassianus, que telle copulation est possible et la génération aussi ; suivant la glose ordinaire, et l’advis de Thomas d’Aquin sur le chap, vii de Genèse qui dict que ceux qui en proviennent sont d’autre nature que ceux qui sont procréés naturellement. Nous lisons aussi au liv. I, chap, xxviii. des histoires des Indes occidentales que ces peuples là tenoyent pour certain que leur dieu Cocoto couchoit avec leurs femmes : car les dieux de ces pays-là n’estoient autres que diables. Aussi les docteurs ne s’accordent pas en cecy : entre lesquels les uns tiennent que les Damons Hyphialtes, ou succubes, reçoivent la semence des hommes, et s’en servent envers les femmes en Damons Ephialtes, ou incubes, comme dit Thomas