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Le livre de Spenser, que je regrette de ne pouvoir analyser ici, est peut-être le monument le plus caractéristique de cette époque mixte qu’on a appelée la Renaissance. La tradition du Moyen Âge s’y confond de la plus étonnante manière avec la tradition de l’antiquité. Le poëte évoque à la fois dans son poëme les êtres de raison que la scolastique a créés, les allégories qu’a mises en vogue le roman de la Rose, les divinités du panthéisme païen, les chevaliers des fabliaux chrétiens, les fées de la légende populaire. Il faut lire le poème pour avoir une idée de ce fantastique pêle-mêle. Spenser unit sans hésiter le dogme de l’Évangile à la morale de Platon et à la psychologie de Pythagore. Il mêle l’histoire au roman, et, ne tenant nul compte des invasions barbares, il donne pour père aux Anglais Iulus, petit-fils d’Ascagne. Pour Spenser, la race britannique n’est pas, comme le croit le vulgaire, sortie du mélange des Celtes, des Germains et des Scandinaves. Fi donc ! elle a de bien plus nobles aïeux ! Elle descend des héros d’Homère en ligne directe, et Londres est une nouvelle Troie, l’illustre Troynovant. De même, exalté par son enthousiasme pour l’Antiquité, Spenser ne veut pas que la race féerique dont il est le chantre ait son origine dans la superstition barbare. Il ne veut pas qu’elle soit sortie des forêts druidiques. La reine des fées est une trop grande dame, et Obéron est un trop grand seigneur, pour être nés sous les chênes de la Gaule et de la Germanie. Spenser est le roi d’armes de la cour invisible des esprits, et voici comment il établit leur généalogie :

« … Tout d’abord, Prométhée créa un homme, composé de différentes parties des bêtes, et ensuite vola le feu du ciel pour animer son ouvrage. Ce pour quoi Jupiter le priva lui-même de la vie et lui fit arracher par un aigle les cordes du cœur.

» L’homme ainsi fait fut appelé Elfe (Sylphe), c’est-à-dire Rapide, et fut le premier père de la race sylphe. Errant à travers le monde d’un pied lassé, il rencontra dans les jardins d’Adonis une splendide créature, qui apparut à sa pensée, non comme un être terrestre, mais comme un esprit ou un ange, auteur de la race féminine. Aussi, il l’appela la Fée (Foi), et c’est d’elle que toutes les fées descendent et tirent leur lignée.

» Du Sylphe et de la Fée, il naquit vite un peuple immense, et des rois puissants qui conquirent tout l’univers et se soumirent toutes les