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queur. Agrapard se rend à merci et lui remet son épée. Huon offre galamment ce glaive à l’amiral et lui demande, pour prix de son triomphe, de lui octroyer une faveur. L’amiral l’accorde d’avance. Eh bien, la grâce que Huon implore du père de son Esclarmonde, c’est de jeter le turban aux orties et de se faire chrétien. À cette proposition, Gaudisse entre en fureur. Lui, abjurer Mahom ! lui, se séparer de son turban ! il aimerait mieux se défaire de toutes ses dents et de tous les poils de sa barbe ! Il accable Huon d’injures, le traité de mécréant, et ordonne à ses gardes de l’arrêter, pour le replonger dans les cachots. Mais, au moment où la soldatesque va mettre la main sur lui, Huon prend son cor et en extrait une si formidable fanfare, que tout le royaume de féerie en retentit. Obéron entend l’appel de son protégé. Cette fois, il n’a plus de rancune : il regarde le mensonge de Huon comme suffisamment expié par sa longue captivité. Aussi, à peine le cor d’ivoire a-t-il frémi, que le roi de féerie accourt à la tête de son armée de sylphes et de lutins. Toute la garde sarrasine est couverte de chaînes. Une voix effrayante, qui semble sortir du ciel, somme Gaudisse de se convertir. L’amiral répond par un blasphème. Alors une main invisible lui enlève son propre cimeterre et le décapite. Aussitôt, se rappelant le vœu qu’il a fait, Huon ramasse la tête de l’amiral et en arrache une poignée de barbe et les quatre dents mâchelières. Mais comment déposer en lieu sur ces gages si importants de sa victoire ? Obéron a une idée lumineuse. C’est au fidèle Gérasme qu’il faut les confier, et pour plus de sécurité, c’est dans le corps même de Gérasme qu’il faut les insérer. Aussitôt dit, aussitôt fait. Gérasme se sent au côté droit une tumeur singulière. Le roi de féerie lui a tout bonnement mis dans le flanc la barbe et les dents de Gaudisse. Qui diable irait les chercher là ?

Ayant ainsi rempli, grâce à l’intervention d’Obéron, la mission que lui avait imposée Charlemagne, le duc de Guyenne n’avait plus qu’à quitter Babylone, et à ramener en France sa fiancée Esclarmonde. Mais il n’était pas au bout de son odyssée. Une imprudence qu’il commit le jeta dans de nouvelles épreuves. Au moment de le quitter, le vertueux Obéron lui avait bien recommandé de s’interdire toute familiarité avec Esclarmonde, avant que le Saint Père eût béni leur union. Mais, à peine embarqué, Huon avait trouvé l’interdiction fort gênante. Bah ! ne sont-ils pas unis par l’amour ? Cet Obéron est vraiment par trop rigide ! L’occasion était si favorable ! les deux cabines étaient si proches et le regard de la fiancée si tendre !… Bref, quelques heures après qu’on eut levé l’ancre, Huon avait manqué à