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aux cheveux déjà gris. Cet homme, reconnaissant un chevalier chrétien à la manière dont Huon est armé, arrive à lui et l’interpelle. Ô miracle ! il parle la même langue que Huon, la plus pure langue d’Oc ! Qui est-il donc ? Il s’appelle Gérasme ; il est le propre frère du maire de Bordeaux ! Il a été t’ait prisonnier dans la bataille même où son cher maître, feu le duc Sévin de Guyenne, a été tué ! Il s’est échappé de prison, et il vit depuis trois ans dans la forêt ! — De son côté, Huon s’est fait vite connaître du bon vassal, qui ne fait que baiser les mains de son jeune seigneur. — Désormais, ils ne se quitteront plus. Gérasme, qui sait le sarrasin et qui possède à fond sa carte d’Asie, s’offre à conduire Huon dans les États de l’amiral Gaudisse. Mais c’est un voyage bien périlleux. Pour y parvenir, il va falloir traverser une forêt où jamais paladin n’a osé pénétrer et où les hommes risquent fort d’être métamorphosés en bêtes. Mais qu’importe à Huon ? Il entre intrépidement dans le vilain bois, et Gérasme a grand’peine à le suivre, malgré l’excellent galop d’un cheval arabe qu’il vient de prendre à un bandit sarrasin.

Après quelques minutes, nos deux chevaliers arrivent à une étoile à laquelle aboutissent un certain nombre d’allées à perte de vue. À l’extrémité d’une de ces avenues, est un palais éblouissant qui semble se confondre avec les rayons du soleil levant, et dont ils peuvent à peine regarder fixement le toit d’or, tout constellé de girouettes de diamant. Leur surprise augmente, quand ils voient sortir par la grande porte de ce palais un carrosse d’une légèreté extraordinaire qui semble venir au-devant d’eux. Bientôt Huon peut y distinguer un personnage dont il fait remarquer à Gérasme le manteau chargé de pierreries. Ce personnage est si petit qu’on le prendrait pour un bambin de quatre ou cinq ans. — Séduit par sa beauté et par la douceur de son regard, Huon veut attendre le nouveau-venu et lier conversation avec lui. Mais Gérasme est pris d’une peur effroyable. Il saisit par la bride le destrier de Huon, et, frappant sur le sien à grands coups de houssine, il force le duc à rebrousser chemin. Le carrosse semble redoubler de vitesse pour rattraper les deux fugitifs. Déjà Huon entend une voix enfantine qui lui crie : « Approche et écoute-moi, duc Huon, c’est en vain que tu me fuis. » Gérasme galope de plus belle, entraînant son maître avec lui. Un orage épouvantable éclate. La forêt se remplit d’éclairs. Tout en courant, nos cavaliers arrivent enfin en vue d’un monastère de cordeliers et de sœurs clairettes. Gérasme alors se croit sauvé. Il est impossible, pense-t-il, que ce personnage, évidemment diabolique, ose les poursuivre dans une enceinte aussi sacrée. Il met pied à terre et force Huon à en faire autant. Juste-