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Shakespeare avait sans doute cette aventure présente à la pensée, quand, dans le récit de la fée, il dénonce Puck comme égarant la nuit les passants, et riant de leur peine.

(6) Le personnage d’Obéron était évidemment fort populaire au moment où le poëte l’a mis en scène. En Angleterre même, deux écrivains renommés l’avaient célébré avant Shakespeare : Greene, dans son drame de Jacques IV, et Spenser, dans son poëme de la Reine des Fées. L’empire d’Obéron était alors universellement reconnu par la poésie comme par le peuple. Mais la fondation de cet empire est bien antérieure au règne d’Élisabeth : elle remonte à l’époque que je serais tenté d’appeler les temps héroïques de l’histoire moderne. Obéron, en effet, n’a pas fait sa première apparition dans la légende française d’Huon de Bordeaux, ainsi que la critique anglaise l’a cru généralement. Huon de Bordeaux, que Shakespeare a certainement connu par la fidèle traduction de lord Berners, est une légende du quatorzième siècle qui fait partie du roman de Charlemagne et qui fut imprimée pour la première fois en petit in-folio, aussitôt après la découverte de Guttemberg et de Faust. Mais Obéron est bien antérieur à Huon de Bordeaux. Il appartient à la tradition celtique par le roman breton de la Table Ronde, et figure, sous le nom de Tronc le Nain, dans l’histoire d’Isaïe le Triste, fils de Tristan et d’Yseult. Il était donc déjà bien célèbre, quand un trouvère, probablement contemporain de Philippe le Bel, le fit intervenir dans la Fleur des Batailles. Obéron est le digne frère de la fée Morgane, et il est tout naturel qu’il s’intéresse très-vivement à ce bon Ogier le Danois, si tendrement aimé par sa sœur. Aussi, est-ce par l’ordre du roi des fées que Papillon, luiton (lutin) de terre, se présente à Ogier, perdu dans une île déserte, et le transporte au splendide château d’Avalon. Mais c’est dans la charmante légende d’Huon de Bordeaux qu’Obéron joue son plus beau rôle. Il apparaît là, comme dans le Songe d’une nuit d’été, avec tout le prestige de sa puissance tutélaire. Il faut lire le roman français pour voir avec quelle fidélité Shakespeare a peint la figure traditionnelle d’Obéron et avec quel tact exquis il a laissé au roi des fées ces deux traits principaux de son caractère, la rancune et la générosité. On peut en juger par cette courte analyse :

Le jeune Huon de Bordeaux venait de succéder à son père Sévin dans le duché de Guyenne. Suivi d’une faible escorte, accompagné de son frère Girard et de son oncle l’abbé de Cluny, il se rendait à Paris pour faire hommage à l’empereur Charlemagne. La cavalcade était engagée dans le bois de Montlhéry ; le petit Girard courait en