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pour le lecteur français, qui n’associe pas à cette nuit solennelle les mêmes superstitions fantastiques que le public anglais. J’ai donc cru pouvoir conserver en tête de la pièce traduite le titre, aujourd’hui consacré, du chef-d’œuvre de Shakespeare : Le Songe d’une Nuit d’été.

Le Songe d’une Nuit d’été a été publié deux fois du vivant de son auteur, la première fois par le libraire Fisher, la seconde fois par l’imprimeur James Roberts. Ces deux éditions in-quarto ont paru la même année, en 1600. Elles ne contiennent pas les divisions par actes, qui ont été introduites, après la mort du poëte, dans le texte de la grande édition in-folio de 1623. J’ai donc cru devoir, dans ma traduction, ne tenir aucun compte de ces divisions, bien qu’elles aient été répétées dans toutes les éditions modernes, et j’ai restitué ainsi à l’œuvre de Shakespeare son unité originale.

(2) Ce titre de duc d’Athènes donné à Thésée nous indique tout de suite le personnage que nous avons sous les yeux.

Le Thésée de Shakespeare n’est pas le Thésée de l’antiquité, le vainqueur du Minotaure, le séducteur d’Ariane, l’époux de l’incestueuse Phèdre. C’est un grand seigneur du Moyen Âge, qui n’a de classique que le nom. Ce n’est pas un héros, c’est un chevalier. Ce Thésée-là n’offre pas de sacrifices à Apollon ; il fête la Saint-Valentin, et il l’avoue en vers charmants. Non-seulement il est postérieur à Didon, mais il est postérieur à l’invention du blason, dont Hermia fait à Héléna une description si détaillée. Pour donner à ce personnage son vrai costume, il ne faudrait pas, comme le fait aujourd’hui la scène anglaise, nous le montrer vêtu d’une chlamyde, chaussé du cothurne, et coiffé du casque à crête des Grecs ; il faudrait nous le faire voir tel qu’évidemment Shakespeare le rêvait, couvert d’une armure de la Renaissance, portant sur sa cuirasse un écusson et sur son casque une couronne, et brandissant, non la lame sans poignée des Athéniens primitifs, mais l’épée damasquinée de Bayard ou de La Palice. — Au reste, l’anoblissement de Thésée ne date pas du seizième siècle, mais du quatorzième. Bien longtemps avant Shakespeare, le vieux poëte Chaucer avait conféré à ce vaillant le titre de duc :

Whilom, as olde stories tellen us,
There was a duk that highte Theseus.
Of Athenes he was lord et governour,
And in his time swiche a conquerour.