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guère dévoré de si bon appétit. Le morceau de pain blanc était tout sec, et la jatte de lait toute pleine. Toute la nuit on l’avait entendu pousser des cris plaintifs. Cela dura ainsi jusqu’au jour où le vieux seigneur mourut. Alors, le manoir resta quelque temps sans maître. Celui qui en héritait était un arrière-neveu du défunt, un jeune homme que personne au logis ne connaissait et qui était en voyage. À son arrivée, tous les vassaux s’empressèrent de venir lui faire hommage, et parmi eux le petit lutin. En voyant cet être chétif, maigri par un long jeûne et affublé d’un vieil habit à la mode de son trisaïeul, le nouveau seigneur ne put retenir un éclat de rire et commanda tout haut qu’on habillât son lutin à neuf. Mais l’offense était irréparable, et le lutin sortit en jetant au jeune laird cet adieu sinistre :

Ca, cuttie, ca!
A! the luck o Liethin Ha!
Gangs with me to Bodsbeck Ha!

« Ah ! c’est fini ! Tout le bonheur de Liethin Hall part avec moi pour Bodsbeck Hall. »

La prédiction se réalisa vite. Peu de temps après, le manoir de Liethin Hall tombait en ruines, et le lutin qui l’avait abandonné apportait le bonheur au château rival de Bodsbeck.

On vient de voir qu’un souper était préparé pour le lutin. C’était là en effet un usage immémorial dans toutes les familles d’Écosse et même d’Angleterre. Le lutin ne voulait pas d’autre salaire pour son service. Il travaillait toute la nuit, nettoyait la maison, balayait l’escalier, lavait la vaisselle, rangeait les meubles. Quand il avait faim, il grignotait son pain ; quand il avait soif, il buvait son lait ; et, pourvu que le pain fût bien blanc et le lait bien pur, il était content. Mais malheur aux ména-