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Pour les fils du seizième siècle, la chose était bien différente. Les personnages, que le poëte mettait en scène, leur étaient depuis longtemps familiers, et les péripéties merveilleuses, auxquelles il les faisait assister, restaient toujours dans le domaine du possible. Tous ces êtres, relégués aujourd’hui dans la fantaisie, prenaient place alors dans la réalité. Ils vivaient, non pas seulement de la vie de l’art, mais de la vie de la nature. Le spectateur qui venait de voir Titania sur les tréteaux du théâtre anglais n’était pas bien sûr, le soir, en rentrant chez lui, de ne pas la revoir dansant avec ses suivantes dans quelque rayon de lune ; et, si par hasard il lui fallait repasser la Tamise pour revenir au logis, il pouvait craindre qu’Ariel ne fît chavirer sa barque comme tout à l’heure il avait fait sombrer le vaisseau d’Alonso.

De là, chez les contemporains de Shakespeare, une impression que nous ne ressentons plus. Ils éprouvaient devant ces spectacles la double émotion de l’admiration et de la foi. La présence de ces créatures supérieures les remplissait d’un sentiment presque religieux. Ils étaient aussi troublés par les colères d’Obéron que les contemporains d’Eschyle étaient alarmés par les fureurs des Euménides.

Pour bien juger les deux pièces traduites ici, il faut donc que le lecteur se reporte à l’époque où elles ont été écrites. Il faut qu’il répudie momentanément les idées du dix-neuvième siècle pour reprendre celles du seizième. Avant d’entrer au théâtre anglais, il faut qu’il laisse sur le seuil toutes ses préventions, tout son scepticisme, toute sa philosophie. Fils de la Révolution, il faut qu’il revive au siècle de la Renaissance. Il faut qu’il oublie et Kant et Condillac et Diderot pour redevenir le disciple d’Agrippa et de Paracelse. Il faut qu’il renaisse