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rachète la faute qu’elle a faite de l’épouser en conspirant avec Hamlet contre lui ; — alors elle est innocente, et le dénoûment du drame est inique à son égard, et l’empoisonnement auquel elle succombe est un supplice immérité. — Si, au contraire, Gertrude a été la complice de Claudius, si elle a voulu épouser l’assassin de son premier mari, et si elle refuse de réparer son crime au moins par le repentir, alors elle est coupable, et la conscience du moyen âge la condamne à mort, et le poëte obéit à cette conscience en forçant l’incestueuse à boire le poison préparé par son amant pour son fils !

La figure de la reine n’est pas la seule que Shakespeare ait retouchée de cette façon magistrale. Il a retouché aussi la figure d’Hamlet, non pour en corriger les lignes, mais pour la rendre plus lumineuse.

C’est surtout pour bien comprendre Hamlet qu’il est utile de comparer attentivement le drame ébauché au drame achevé. On sait que de discussions l’étude de ce rôle a soulevées, non-seulement en Angleterre, mais en France et surtout en Allemagne. Autant de critiques, autant d’explications. Johnson, Steevens, Lamb, Coleridge, Hazlitt, Lessing, Schlegel, Tieck ont dit tour à tour leur mot dans cette controverse ; et s’il fallait citer toutes les opinions émises, un volume entier n’y suffirait pas. De toutes ces opinions, celle qui a évidemment le plus de poids est celle de Gœthe. Faisons donc une exception pour le génie, et écoutons ce que nous dit le grand poëte allemand par la voix de Wilhelm Meister :

« Plus j’avançai dans l’étude d’Hamlet, plus il me devint difficile de me former une idée de l’ensemble. Je me perdis dans des sentiers détournés et j’errai longtemps en vain : à la fin cependant je conçus l’espoir d’atteindre mon but par une route entièrement nouvelle.